CHOMAGE ET MONDIALISATION: Quel modèle social?

La France a besoin de réformes, explique un récent livre, mais pas n’importe lesquelles. Le modèle nordique, dont il s’inspire, pourrait également intéresser le Luxembourg.

Alain Lefebvre et Dominique Méda, Seuil 2006

Les modèles sont en débat. Quelques années difficiles font conclure à l’échec du modèle „Polder“, l’étude Pisa éveille l’intérêt pour le modèle finlandais. Et une tripartite houleuse, suivie de la reprise de Mittal par Arcelor, pose la question de la préservervation du modèle luxembourgeois. Dans le contexte grand-ducal, un livre intitulé „Faut-il brûler le modèle français?“ paraî t a priori comme d’un intérêt limité. Cela change quand on sait que la coautrice Dominique Méda n’est pas une chantre du libéralisme, mais une progressiste connue pour ses critiques du productivisme. La réponse à la question du titre est: „Brûler, non, mais il faut le réformer.“ Une thèse qui pourrait aussi s’appliquer au Luxembourg.

Dans la première partie de leur livre, Alain Lefebvre et Dominique Méda s’emploient à montrer la nécessité de réformes. Ils recensent trois défis: globalisation, changement technologique et démographie. Par la suite, l’accent sera mis sur le premier. En effet, dans le cadre du marché unique européen, la France est soumise à une intense pression concurrentielle. Or, constatent les auteurs, les politiques d’éducation, de recherche, d’égalité des sexes et d’intégration des immigré-e-s, qui permettraient d’améliorer la compétitivité à long terme, manquent d’efficacité. Un constat qui vaut a fortiori pour le Luxembourg.

Surtout, sur le moyen terme, le modèle d’Etat providence français produit des effets pervers. Il s’agit du modèle qualifié de „corporatiste conservateur“ par le théoricien Gosta Esping-Andersen: multiplicité des statuts de salariés, droits sociaux liés à l’exercice d’une profession, importance du modèle familial traditionnel. Le livre met en garde contre le cercle vicieux aupuel conduisent, en période de chômage de masse „les inconvénients d’un système de protection dont les ressources sont assises sur l’emploi (les cotisations sociales) et qui, en période difficile où les dépenses augmentent, alourdissent aussi mécaniquement les coûts pesant sur l’emploi, renchérissant celui-ci et dissuadant les entreprises d’embaucher“. L’éclatement du principe de solidarité en est la conséquence prévisible: „A mesure que les dépenses deviendront plus lourdes et que l’on hésitera à changer de système, il y aura des divergences d’intérêt, les classes aux plus hauts revenus s’achetant leurs propres systèmes complémentaires de protection et n’ayant plus envie de cotiser sans retour, laissant dès lors les systèmes collectifs se dégrader.“

Go north!

Aucune lueur d’espoir? „Si, tournez-vous vers l’aurore boréale“, semblent nous signifier les auteur-e-s. D’ailleurs Alain Lebebvre est résident suédois et a publié plusieurs ouvrages sur les modèles sociaux nordiques. Ainsi „Faut-il brûler le modèle social français?“ est avant tout un livre étudiant les leçons à tirer de la réussite des modèles nordiques. De l’avis des auteurs, „les pays nordiques sont parvenus, après une période d’années noires, à se réformer drastiquement (…), à sauver leur système de protection sociale et leurs principes“. Et d’exposer leur credo: „Oui, nous souhaitons allier efficacité économique (pour rester dans la compétition mondiale) et solidarité (parce que nous formons une société); oui, nous sommes capables d’infléchir notre modèle social pour qu’il renoue avec ce qui était sans doute son inspiration de départ.“

En quoi consiste la réussite du modèle nordique? Tout d’abord les entreprises y sont compétitives et le chômage peu élevé, sans que cela ne donne lieu à des masses de „working poor“, comme dans le modèle anglo-saxon. Des impôts sur le revenu élevés permettent de financer un Etat providence généreux et redistributif, ainsi que des dépenses de recherche conséquentes: „Les pays nordiques dans leur ensemble (Danemark, Finlande, Islande, Norvège et Suède), avec moins de 25 millions d’habitants, déposent plus de brevets (…) que la France ou le Royaume-Uni.“

Elan vital

Mais surtout, le modèle nordique semble réaliser la fameuse „flexicurité“: cela permet aux firmes de disposer d’une main d’oeuvre flexible aussi bien dans le cadre de l’entreprise qu’à travers le marché de l’emploi – licencier et réembaucher. En échange de cela, les salarié-e-s bénéficient d’une grande sécurité, surtout quand ils et elles perdent leur emploi: „Pour une partie non négligeable de la main d’oeuvre, ces périodes de chômage sont davantage des périodes de transition que de drame, d’autant que l’indemnisation du chômage reste stable pendant plusieurs années dans tous les pays.“ Bien entendu, l’idée est d’utiliser ces périodes pour la formation continue ou la requalification.

Notons que les auteurs n’évoquent guère les critiques dont le modèle nordique dernière version fait l’objet: démantèlement de la fonction publique, effets pervers de la délocalisation des services sociaux, normalisation sociétale extrême. Par contre ils dissipent quelques préjugés tenaces. Ainsi, contredisant le mythe des grand-e-s blond-e-s broyant du noir, mis à part les Finlandais-es, les Français-es se donnent la mort plus souvent que les Scandinaves. Quant à la culture du dialogue social, elle n’exclut pas des conflits durs, telle cette grève de huit semaines en 2005 dans l’industrie papetière finlandaise.

Bernadotte, c’est nous

Ces nuances faites, Lefebvre et Méda mobilisent des statistiques et des études sociologiques pour montrer que les sociétés française et nordique ne sont pas si différentes que ça. Dans leur plaidoyer, ils font feu de tout bois: même l’origine hexagonale des Bernadotte, l’actuelle famille royale de Suède y passe. Il est vrai qu’un rapprochement entre les pays nordiques et la France est plausible, en faisant valoir la longue tradition d’égalité et de fraternité, qui les opposerait notamment aux pays anglo-saxons. Vu du Luxembourg, cela rend optimiste. Si la France a la possibilité d’adopter le modèle nordique, le Grand-duché le peut aussi: certes, il pâtit du même type d’Etat providence, mais il est avantagé par une culture bien rôdée du dialogue social.

Transposition possible donc, mais pas n’importe comment. Les auteurs réclament la flexibilité nécessaire à la recomposition du système productif – un euphémisme pour „licenciements massifs“. Mais il faut que „les ajustements du système productif soient accompagnés et même précédés d’opérations (…) [pour] assurer que les salariés concernés seront aidés, formés, reconvertis, indemnisés, accompagnés“.

Un autre point sur lequel le livre insiste est celui de l’universalisation des droits. Plutôt que de financer la sécu par des cotisations et de conditioner l’accès aux prestations par le statut de salarié, il plaide pour des droits citoyens, avec un financement par l’impôt. Cela rappelle l’entreprise de Dominique Méda dans ses livres précédents, celle d’un „désenchantement“ du travail. Mais sa position actuelle semble plus nuancée, puisqu’elle défend un concept de „travail soutenable“: entretenir les ressources humaines tout au long de la vie, plutôt que de les consumer comme le fait le modèle productiviste. Ce concept inclut des pratiques comme le temps partiel, choisi à un certain moment de leur vie par les salarié-e-s, mais aussi le recul de l’âge de la retraite. Le livre conclut sur un appel très franco-français à l’esprit de l’an 45, quand après la Libération fût fondée la Sécurité sociale.

Liolène plutôt que José

En somme l’intention du livre, celle de nous vanter le modèle nordique, est méritoire. Cela ne manque pas d’informations et d’idées, mais les arguments ne suffisent pas toujours pour convaincre. En ce qui concerne le Luxembourg, l’optimisme laisse la place au scepticisme au fil de la lecture. En effet, alors que le Luxembourg dispose de certains des atouts „nordiques“, les tripartites successives sont le théâtre de combats d’arrière-garde. Visiblement, les structures de concertation sociale ne sont pas tout, il faut aussi des idées neuves et du courage politique du côté des syndicats comme du côté des responsables politiques.

„Faut-il brûler le modèle social français?“ sacrifie par ailleurs à un certain mainstream libéral: faire confiance à „nos“ entreprises comme le font les pays nordiques, dépasser les clivages idéologiques – puisque „les réformes à faire ne sont ni de gauche ni de droite“. Les auteurs ont-ils eu peur d’écrire un livre „de gauche“? Derrière les diagnostics et les propositions concrètes, on sent que l’utopie est omniprésente: révolution informationelle, autre rapport au travail, universalisation des droits sociaux, repolitisation de l’économie. Mais elle est bannie du texte, tout comme les évolutions des sociétés et du monde dépassant le court terme. Cela fait que le discours du livre s’insère plutôt dans un programme social-démocrate que dans une plate-forme altermondialiste – en vue des présidentielles françaises de 2007. Ceci explique peut-être cela.


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