2038 arrive vite
 : Scénarios pour agir


Penser à l’avenir peut être angoissant. Ce livre analyse les défis auxquels l’humanité fait face. 
Et présente des moyens originaux pour les aborder.

« 2038, les futurs du monde », Virginie Raisson, Robert Laffont, 2016.

« Soumis à la seule logique de rentabilité du capital, les grandes banques et les investisseurs institutionnels ne servent plus que les activités très profitables, au détriment notamment de la pérennité des ressources nécessaires à l’ensemble de l’activité économique. » Le constat n’est pas nouveau, mais que faire ? Réformer les marchés financiers ? Renverser le système ? Le livre « 2038, les futurs du monde », s’il observe d’en haut les problèmes de l’humanité, mise plutôt sur des solutions venues d’en bas.

Changer par le bas

Ainsi, en ce qui concerne l’impasse du capitalisme financier, l’auteure Virginie Raisson présente tout d’abord les monnaies locales, susceptibles de soutenir l’activité économique liée à un territoire et une communauté d’habitants. Elle explique comment ces monnaies pourraient favoriser d’autres mutations économiques et sociales – dépassement du salariat, revenu de base, contrôle démocratique des décisions d’investissement. Le lien est ensuite fait avec la technologie de la « blockchain », qui permet d’organiser des échanges sans avoir besoin d’une instance centrale. Et, à condition d’éviter une mainmise d’opérateurs privés, « pourrait mettre en œuvre un nouveau principe d’organisation pour l’humanité ».

Dans « 2038, les futurs du monde », le salut ne vient pas d’en haut. Et ce n’est pas – seulement – parce que les mauvais partis remportent les élections. L’impulsion des changements nécessaires – transition énergétique, économie circulaire, transformation sociale – se fait par le bas, sur le terrain. Les initiatives présentées sont essentiellement locales, même si, comme le mouvement de la transition, elles tissent entre elles des réseaux.

Une fois qu’on a accepté de renoncer au paradigme du changement par le haut – cher aussi bien aux partis marxistes qu’à leurs cousins sociaux-démocrates ou leurs neveux verts -, faut-il abandonner la perspective à vol d’oiseau ? Penser le monde uniquement par le bas ? Ce n’est pas le choix qu’a fait Virginie Raisson dans son livre. L’auteure a étudié l’histoire et la géopolitique ; son goût pour une perspective globale ne surprend donc pas. En 2010, elle avait déjà publié « 2033, atlas des futurs du monde », également en format paysage 27 centimètres sur 24 (woxx 1245).

Trop nombreux ou trop riches ?

Le nouveau livre de Raisson comporte peu de cartes, mais de nombreux graphiques parlants, qui soulignent que les questions qu’elle soulève sont abordées sous un angle global. Car même si les réponses se construisent par le bas, elles devront être relayées par le haut, par les institutions politiques nationales et supranationales. Et surtout, le changement local qui est en marche s’insère dans un contexte global. Pour réussir les transitions, il est indispensable d’analyser ce contexte et de comprendre ses contraintes et ses opportunités.

Un des domaines les mieux connus de la prospective est la démographie. En partant de la finitude des ressources sur terre, on ne peut a priori que s’inquiéter d’un accroissement supplémentaire de la population mondiale. Constatant que cet accroissement à l’horizon 2050 provient surtout d’Afrique subsaharienne, un démographe mainstream recommandera des mesures de contrôle des naissances. Or, estime Raisson, cela suppose de consacrer des ressources importantes à l’amélioration de la situation des femmes et à la mise en place d’une sécurité sociale. Donc, « à moins de lancer un plan d’aide et d’investissement massif à destination de l’Afrique subsaharienne, il est peu probable que le siècle retienne le scénario bas des Nations unies ». Sans élan de solidarité internationale, au lieu de 7,5 milliards d’habitants, on sera à plus de 10, voire presque 20 milliards en 2100.

Coucou, c’est moi ! 
La blockchain permet des échanges ouverts et transparents sans instance de contrôle centrale.

Mais, note Raisson, « on peut s’interroger sur le concept même de population mondiale ». Car ces êtres humains qu’on décompte ont souvent peu en commun culturellement et économiquement. Surtout, entre un Luxembourgeois et un Libérien, l’impact sur la biosphère n’est pas comparable. Il est donc faux de « reporter la responsabilité de l’épuisement écologique planétaire sur le régime démographique des pays en développement dont les populations sont justement les principales victimes ». Et s’il y a une limite au nombre de personnes que la terre peut nourrir, elle dépend moins de variables démographiques que du type de régime alimentaire. Hélas, de ce côté-là, les projections données dans le livre ont de quoi inquiéter. En effet, entre 2000 et 2030, la consommation de volaille en Chine et en Inde n’augmente que peu à cause de la démographie. Les changements de mode de vie par contre la font doubler en Chine et la multiplient par six en Inde.

L’impasse du marché mondial

Or, comment produire de quoi satisfaire les aspirations matérielles des classes moyennes des pays émergents ? Raisson donne l’exemple d’un fermier américain qui peut produire soit de la nourriture, soit des biocarburants, soit encore vendre ses terres à une compagnie exploitant le gaz de schiste. La rationalité microéconomique l’incitera souvent à choisir la troisième option. « Un leurre », commente l’auteure, car sur le long terme, une terre arable vaut plus que le gaz qu’on en extrait en la détruisant. De même, l’accaparement de terres par des acteurs internationaux établit une redistribution de l’accès à ces ressources… mais risque de créer sur le plan local « des motifs de revanche à prendre, éventuellement par la violence ».

Les limites de la régulation par le marché sont un sujet omniprésent dans le livre. Ainsi le commerce du cacao, dominé par quelques grandes sociétés qui engrangent la plupart des bénéfices, pourrait s’effondrer sous le coup de maladies ravageant les cultures. En effet, on apprend que le rythme de croissance du cacaoyer « s’accommode mal de l’impatience des marchés ». Évaluer de nouvelles variétés pour faire face aux conditions écologiques et climatiques changeantes prend une dizaine d’années. Si les grandes sociétés échouent à améliorer les conditions de vie des nombreux petits producteurs, Raisson estime qu’en 2038 « seule une élite aura accès à un chocolat de qualité ».

Poursuivre la mondialisation en ligne droite conduira à la rupture, c’est ce que montrent encore les chapitres consacrés aux transports. Urbanisation, développement économique, consommation accrue et tourisme continueront à pousser les volumes de fret et de personnes à la hausse. Entre 2010 et 2050, le volume en gigatonnes-kilomètres du fret maritime fera plus que doubler, le fret routier étant presque multiplié par quatre. Cette croissance accompagne certes le développement des pays du Sud, mais elle est intenable si on veut empêcher le changement climatique, accéléré par les émissions de CO2 causées par le fret international et ses combustibles fossiles.

La mondialisation, un jeu d’enfant ? Volume des marchandises transportées par conteneurs de 1980 à 2035.

Haro sur la démocratie !

Raisson n’entrevoit ni révolution technologique, ni nouveaux équilibres pouvant résoudre ce dilemme. Mais elle note un « effet rebond » de la mondialisation : le cloisonnement identitaire et les nouveaux murs qui s’érigent à travers le monde – la démondialisation viendrait-elle au secours du climat ? L’auteure semble surtout ballottée entre les espoirs suscités par la multiplication des connexions dématérialisées que les États-nations ne contrôlent plus et le constat d’une primauté des échanges matériels et financiers sur ceux des cultures et des idées.

Au centre du « grand basculement du monde », Raisson identifie les nouvelles classes moyennes comme une sorte de fossoyeurs de l’humanité et de l’humanisme. Le monde, à court de ressources naturelles, se trouverait « pris au piège des désirs qu’il a fabriqués pour les classes moyennes, obligé de produire pour consommer et de consommer pour produire ». Mais, met en garde l’auteure, les populistes accusent à tort la Chine d’avoir causé le chômage et le changement climatique. Ce qui fait tourner les usines chinoises, c’est avant tout « l’insatiabilité des classes moyennes occidentales à consommer ‘plus pour moins cher’ ».

Un chapitre entier est d’ailleurs consacré à l’empire du Milieu, passant en revue son essor et ses zones d’ombre. Alors que les désirs matériels se complètent d’exigences en termes de qualité de vie, Raisson est plus réservée en ce qui concerne l’aspiration démocratique. Elle estime que le néo-confucianisme fournit un modèle alternatif de gestion judicieuse des affaires publiques, les dirigeants étant désignés par des concours plutôt que par des élections : « Au moment où l’épuisement des ressources et du modèle de développement occidental souligne justement les limites des pratiques occidentales de la démocratie, les Chinois pourraient ouvrir de nouvelles voies. »

Fuzzy transition

Clairement, comme son collègue prospectiviste Jørgen Randers (voir woxx 1241), Raisson est déçue par l’incapacité du suffrage universel à fournir des réponses politiques à la hauteur des enjeux écologiques. Dans le chapitre ingénieusement intitulé « Démocratie en fin de vie ? », elle précise même les dangers que nous ferait courir le vieillissement de l’électorat : trop peu d’argent pour les dépenses militaires, trop pour l’État providence.

Sur ce dernier point, l’auteure persiste et signe : dans la partie du livre consacrée aux solutions, elle analyse l’avenir du travail salarié : les changements technologiques auraient conduit à « impossibilité structurelle d’un retour à l’État providence et à la reconstruction du tandem historique de la croissance et de l’emploi ». Elle n’en appelle pas moins à « refonder le contrat social ». Au fil des pages, elle explore les possibilités offertes par les monnaies complémentaires, la « sharing economy » et le revenu de base inconditionnel. Plutôt que d’ériger une de ces propositions en solution miracle, Raisson souligne que leur adoption irait de pair avec de profonds changements sur le plan monétaire, économique et social.

Que le mouvement de la transition soit également salué ne surprendra pas. Raisson constate que ses militants « préfèrent décliner ensemble des initiatives locales et agir en réseau plutôt que de déléguer leur mobilisation par les urnes ». Elle s’incline devant leurs réussites : « à force d’essaimer leurs expériences, les mouvements transitionnistes ont déjà converti toute une part des sociétés occidentales à l’économie circulaire, à la sobriété énergétique, aux produits biologiques ». Et s’interroge : « Incarnent-ils une initiative occidentale de niche ou un modèle précurseur à vocation mondiale ? » L’auteure aimerait y croire, mais souligne la difficulté à la fois « de théoriser les pratiques qu’ils proposent et d’éprouver la possibilité de les mettre à l’échelle pour déterminer ce qu’elles permettent ».

Imagine !

Les analyses et les scénarios ne deviennent guère plus concrets. Après tout, dès l’introduction du livre, Raisson avait avoué écrire parce qu’elle s’interrogeait sur la vie que traverseraient ses enfants, auxquels elle l’a dédié. « Au lieu de la prudence et de la sécurité invoquées partout, sans cesse et à tout propos, j’espère leur faire partager avec ce récit de possibles le goût du risque, (…) le plaisir d’agir, mais aussi le doute constructif. »

C’est cette approche personnelle qu’on retrouve dans les chapitres finals, consacrés à la politique-fiction. Le monde décrit à travers des articles du « New World Times » du 27 septembre 2038 fera froncer les sourcils : la transition énergétique est réussie, la digitalisation facilite la vie des humains, les produits bio sont partout – mais à coups d’énergie nucléaire, d’appropriation de données privées et de tensions sociales. On peut y voir une incitation à pratiquer le « doute constructif ».

On peut aussi se réjouir de l’iconographie originale, très éloignée des infographies sur papier glacé. Raisson associe des graphiques informatifs à des éléments qui surprennent : gymnaste chinoise, enfant jouant dans le sable, montagnes russes, paquebots et tablettes de chocolat. Surtout, les animaux, petits et grands, y sont omniprésents dans des postures inattendues. L’idée du livre était d’alimenter l’imagination, d’encourager la réflexion, d’inciter à changer le monde ? Mission accomplie !


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