Lapière Denis et Pellejero Ruben: Un peu de fumée bleue

„Un peu de fumée bleue“ de Denis Lapière et Ruben Pellejero, fruit d’une première collaboration, est un pur moment d’émotion qui, on l’espère, ouvrira d’autres opus à ce couple inattendu de la bande dessinée.

Denis Lapière et Ruben Pellejero, "Un peu de fumée bleue", éd. Dupuis, coll. Aire libre.

Un peu de fumée bleue

Si l’on connaît bien Denis Lapière dans le monde de la BD francophone – scénariste de Mauro Caldi, „La Saison des anguilles“ -, il en va autrement de Ruben Pellejero, plus discret, mais dont on connaît le très beau „Silence de Malka“ (Casterman).

„Un peu de fumée bleue“ nous transporte dans un univers triste et sans espoir, près d’une auberge, au bord d’une route que l’on surnomme „la route des dames“ parce que c’est à cet endroit que passent et repassent les camions qui transportent les prisonniers politiques vers les chambres de tortures. La route est tortueuse et ralentit suffisamment la progression des convois pour que les épouses puissent apercevoir ces hommes à qui elles crient leur espoir.

L’action se situe dans la Tchécoslovaquie des années 80. Entre réalisme cru et poésie, Lapière et Pellejero ont mis l’accent sur l’amour; celui que la fille de l’auberge, Laura, éprouve pour un prisonnier inconnu de tous. Elle parvient à lui transmettre des cigarettes roulées dans lesquelles sont écrits des poèmes de Tristan Corbière. Pas une scène de torture n’est dessinée. Pellejero et Lapière ont estimé qu’il était plus perturbant encore de ne pas montrer ces scènes. Mais on ressent le climat oppressant et la peur dans le regard des prisonniers.

A la libération du pays, ces deux êtres se retrouveront, non pas pour un „happy end“, mais pour le début d’une nouvelle descente aux enfers; celle de Luwdig, l’ex-prisonnier dont la vie est bouleversée par les séquelles psychologiques des tortures qu’il a subies.

Denis Lapière agence son scénario comme un récit, celui de Laura qui se confie à un photographe de passage dans sa ville, quelques années après les faits. Bien que l’histoire ait pour toile de fond une période politique délicate, l’accent est mis, avant tout, sur les sentiments de souffrance et d’amour souvent mêlés et poussés à leurs extrêmes. L’album donne une impression de torpeur, d’intemporel, aidé en cela par le dessin tout en nuances et en rondeurs du catalan, Ruben Pellejero. Denis Lapière ne s’y est pas trompé en lui proposant son scénario: „Le dessin de Ruben me rappelle celui de Stassen et Bailly. Il ne cherche pas à réaliser un tableau à chaque case, même si ses planches sont magnifiques. La beauté de son dessin passe par la mise en scène, par les sentiments que son trait transmet au lecteur.“ Lors de la conception de „Un peu de fumée bleue“, les deux compères n’ont jamais communiqué par l’oral puisqu’ils ne parlent pas la même langue. Ils s’entendaient grâce aux talents de traductrice de la femme de Pellejero, en s’envoyant des fax. C’est dire si ces deux hommes ont su trouver la parfaite longueur d’onde, celle qui se passe du langage.

Séverine Rossewy vit à Bruxelles, elle est correspondante pour le journal „Le matin“.


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