Stassen Jean-Philippe: Déogratias

Le maî tre de la narration Jean-Philippe Stassen a créé avec son nouvel album „Déogratias“ un chef d’oeuvre.

Stassen: Déogratias (Dupuis / Aire Libre) / 80 p. / 471 LUF

Ma tête est toute pleine de froid

Au Rwanda, les gens se saluent parfois d’un „Uraho ?“, ce qui veut dire „T’es toujours vivant?“. Cet humour noir est une des nombreuses façons de survivre après le génocide de 1994, dans un pays où tueurs et victimes doivent à nouveau cohabiter dans une atmosphère de paix extrêmement fragile. Malheureusement, beaucoup de survivants, ne sachant vaincre la peine ou la honte, ont fui dans les drogues ou la folie. Tel est le cas du jeune Rwandais Déogratias qui se sent écrasé par les étoiles et qui, épuisé par sa quête quotidienne de l’urwagwa, la bière de bananes, et ployant sous le poids du passé et de sa culpabilité, se transforme en chien, la nuit venant.

„Déogratias“ de Jean-Philippe Stassen (Dupuis, Collection Aire Libre) est une oeuvre d’une beauté bouleversante qui mérite un public aussi large et ouvert que possible. Si l’on croit qu’il s’agit d’une leçon d’histoire morne et didactique, soyez rassuré: Stassen est un maître de la narration qui donne à son récit une structure subtile dont la poésie fait partie intégrante. En tant qu’auteur-dessinateur, il est sans doute un des plus originaux, surtout en ce qui concerne ses images pseudonaïves qui avaient déjà frappé dans „Louis le Portugais“ (Aire Libre), un album sur la vie des immigrés de la banlieue de Liège. Ses visages sculptés d’un fort trait noir, coloriés à la gouache opaque, rappellent des illustrations médiévales ou des gravures sur bois qui prêtent aux personnages une apparence innocente parfois trompeuse.

Un portrait émouvant bien recherché

En 1997 et en 1999, Stassen a séjourné au Rwanda, ce dont témoignent quelques tableaux dans un dossier précédant l’histoire. Bien qu’il touche aux racines de ce conflit archicomplexe, l’artiste est surtout concerné par les destins tragiques de ses personnages et par la question omniprésente: Qu’aurions-nous fait dans une telle situation ? Cette approche lui permet de souligner l’aspect universel de cette guerre, dont la haine entre Hutu et Tutsi, attisée par les colonialistes européens, fut l’élément principal. Le fait que la plupart des Rwandais s’entendaient assez bien en temps de paix est expliqué par l’amitié entre Déogratias, un jeune Hutu, et Bénigne et Apollinaire, deux soeurs Tutsi. Vedette, leur mère, se prostitue afin de permettre à Bénigne de faire des études. Apollinaire rejette les avances de Déogratias parce qu’elle se sent métisse: des rumeurs affirment que son père est le Frère Prieur Stanislas, un Blanc. Stassen introduit des caractères comme le jeune Frère Philippe, qui incarne un visage plus tolérant de l’Eglise, ou le militaire Culard, symbole de la décadence arrogante et destructrice de l’Europe, toujours à la recherche de bière bien froide et de femmes africaines. Cet amalgame prouve à merveille que les incidents au Rwanda sont tout aussi difficiles à expliquer ou à comprendre que l’Holocaust. Sans sentimentalité, Stassen suit Déogratias et met à nu les forces qui le poussent à commettre l’innommable en mélangeant adroitement les époques qui précèdent et qui suivent le conflit.

Ce génocide, encore tabou, a une envergure historique telle, qu’il serait impardonnable de ne pas mentionner ici deux livres qui exposent l’arrière-fond du conflit: il s’agit de „Dans le nu de la vie“ (Seuil) de Jean Hatzfeld et de l’étonnant „We wish to inform you that tomorrow we will be killed with our families“ (Picador) du journaliste Philip Gourevitch du New York Times, lauréat du Guardian First Book Award. Tout comme Jean-Philippe Stassen, Gourevitch n’oublie pas d’inclure dans son récit les Twa, les Pygmées, presque toujours ignorés dans les informations officielles. Il suit également les victimes de la guerre dans les camps des réfugiés où les conflits se poursuivent sous les yeux des Européens et des organisations humanitaires qui se tirent très mal d’affaire.

Mais revenons-en à „Déogratias“, un album d’une grande beauté qui retrace les effets dévastateurs que la guerre peut avoir sur la psyché des hommes et les ombres qu’elle jette sur les générations à venir. Comme souvent, le rôle que les Européens ont joué et jouent toujours en Afrique (voir l’actuelle affaire Mitterand) laisse un arrière-goût très, très amer.


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