Benoît Peeters et François Schuiten: LES CITES OBSCURES ONT 20 ANS

Chez Casterman, c’est un jour plus important que les autres. Un nouvel album de la série „Les Cités Obscures“ s’apprête à sortir en librairie, alors que Benoît Peeters et François Schuiten fêtent les vingt ans d’une série devenue mythique.

„La Frontière Invisible“ est le nouvel épisode de la série culte „Les Cités Obscures“. Entretien avec les auteurs belges.

A l’ombre des Cités

C’est l’effervescence chez l’éditeur Casterman. Benoît Peeters et François Schuiten sont dans les locaux pour les traditionnelles rencontres avec la presse. Dans ces locaux, où les journalistes ont le privilège de s’entretenir en tête-à-tête avec les auteurs, la table est envahie par les quatorze albums de la série des „Cités Obscures“. Il est difficile de résister au plaisir de les feuilleter tout en discutant du petit dernier.

„La Frontière invisible“ conte les aventures d’un jeune homme gagnant son premier poste professionnel au Centre de cartographie de Sodrovno-Voldachie qui, après des années d’abandon, se retrouve remis à l’honneur après que le gouvernement, aux mains des militaires, prend conscience du sens politique de la géographie. Pour le gouvernement, le rêve d’une grande Sodrovnie justifie pleinement la rénovation du Centre.

Pas de conflit israélo-palestinien

D’emblée, les images de l’ex-Yougoslavie surgissent dans l’esprit du lecteur, l’actualité européenne de ces dix dernières années faisant immanquablement écho à cet Etat inventé de toute pièce qu’est la Sodrovnie. Benoît Peeters s’empresse de répondre pendant que Schuiten s’amuse à dédicacer les albums déposés les uns après les autres par les journalistes: „Nous aurions du mal à faire un livre qui ne serait pas une métaphore de ce que nous observons autour de nous. Par contre, je ne nous vois pas évoquer le conflit israélo-palestinien, par exemple. C’est trop loin de chez nous, il y a trop d’éléments complexes qui nous échappent alors qu’ici, on a intégré des éléments qui nous touchent directement, la notion de frontière avec l’ex-Yougoslavie ou, plus près, le conflit latent entre Flamands et Wallons.“

C’est précisément à travers le vécu de chacun qu’une équation „à gestation très lente“ aboutit sur un scénario. Dans „La Frontière invisible“, le personnage principal est un jeune homme de vingt ans, clairement inspiré par le fils de François Schuiten. „C’est vrai“, renchérit Peeters, „le personnage a vingt ans, comme le fils de François. Il a aussi l’âge de la série. Je me souviens que, lorsque nous avons commencé, c’est l’âge que nous avions. Il y a toute une symbolique derrière ce héros. Sa jeunesse est aussi une porte ouverte pour un lectorat nouveau, qui pourrait se sentir effrayé par l’univers monumental des ‚Cités Obscures‘. Ici, on propose une histoire agréable, parfois drôle, qui ne nécessite pas que l’on connaisse toute notre production passée.“ Bonne stratégie quand on sait que cet album a été lancé sur le marché nippon avant d’arriver ici.

Une nouveauté qui tranche avec le fonctionnement habituel des „Cités Obscures“ réside aussi dans le format de l’album. Ici, il ne s’agit pas d’un „one shot“, mais d’un album prévu en deux tomes: „Cela n’a pas été sans questions. Dans un premier temps, nous voulions faire un seul livre, mais nous nous sommes vite rendu compte que cela coûterait trop cher pour le lecteur. Ça n’a pas été évident de l’accepter, mais je pense qu’il faut aussi être capable de se plier à la loi du marché. Cela dit, la coupure est assez naturelle dans le récit, parce qu’il y a vraiment deux moments dans l’histoire.“

A cet instant, François Schuiten lève le nez, délaissant sa dédicace pour intervenir: „Du point de vue des couleurs, cet album est aussi très intéressant. Vous ne vous imaginez pas à quel point j’ai dû pousser les recherches pour aboutir à ce que je voulais. A partir du moment où on décide de faire un album en couleurs, il y a toute une série de paramètres qui changent. J’aime que la couleur ait un rôle à part entière, soit juteuse, nourrisse les personnages, l’univers, et qu’elle soit nécessaire, pas simplement une sorte de remplissage.“

„La limite, c’est nous“

A écouter les deux hommes parler aussi passionnément des „Cités Obscures“, devenues au fil du temps une marque déposée, un concept dont il est impossible de sortir, on ose à peine leur demander s’il ne leur vient jamais l’envie de se démarquer complètement de la série: „Sûrement pas! Pour nous, les ‚Cités Obscures‘ sont un univers en soi, très vaste, offrant tellement de possibilités, qu’il n’est pas nécessaire de changer. On a pu faire des BD au format différent, des conférences, des expos, des films sur le même concept. Si nous changions de série, même d’éditeur (ndlr: ils sont chez Casterman depuis leurs débuts), on nous reprocherait certainement de faire du sous- „Cités Obscures“, alors autant rester dans l’originale. Au fond, la limite, c’est nous.“ Une limite qu’ils ne sont pas près d’atteindre, tant les ramifications de leur univers sont nombreuses et peuvent se décliner à l’infini.

La dédicace est terminée. Cette fois-ci, il faut partir. François Schuiten me remercie encore de ne pas avoir entamé l’entretien en évoquant son „Alpha d’or“ à Angoulême et demande ce que j’ai pensé de l’album. Les rôles inversés, c’est à mon tour de mesurer l’ampleur de leur travail. Difficile de ne pas se sentir rapetisser à l’ombre des Cités.

Séverine Rossewy

François Schuiten, Benoît Peeters: „La Frontière invisible“, éditions Casterman, 2002.


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