CHINE-LUXEMBOURG: Panneaux et palabres

Une nouvelle technologie d’éclairage fait l’objet d’une joint venture entre le Luxembourg et la Chine. L’évènement a une dimension politique aussi bien qu’économique.

„Votre présence apporte une autre dimension à ‚Luxembourg, capitale européenne de la culture 2007‘.“ Les politiciens et les hommes d’affaires chinois écoutent les propos traduits, visiblement satisfaits des politesses formulées par Anne Brasseur. L’échevine de la ville de Luxembourg donne ensuite la parole à une représentante du Luxembourg City Tourist Office, pour une „brève présentation“ de la ville et de son histoire. Et c’est parti pour trois quarts d’heure. Dans la salle multimédia bondée de l’hôtel de ville, mardi dernier, tout y est passé: depuis la fondation en 963 et la belle Mélusine, en insistant sur le classement de la forteresse comme patrimoine mondial … jusqu’aux institutions européennes, aux banques et aux festivals de cet été.

Lumière alternative

S’agit-il d’une revanche pour les interminables présentations du patrimoine local que doivent endurer les délégations luxembourgeoises se déplaçant en Chine? Ou tout simplement d’une tentative, légèrement excessive, de donner à la rencontre quelque chose de cérémoniel – comme il est de coutume dans l’empire du Milieu, si l’on en croit les livres du genre „Réussir en Chine“. Or, Chen Chengyao, dirigeant de la Tosun Holding Group, tout en écoutant poliment, semble plutôt impatient d’en venir à ce pour quoi il est là: les affaires, c’est-à-dire la signature d’un contrat de joint venture. Il en est de même pour les journalistes luxembourgeois-es présent-e-s, habitué-e-s en de telles occasions à de brèves séances de speech-photo-questions de la presse. Leur patience sera encore mise à l’épreuve: la parole passe à Ye Shijin, maire de la ville de Shangyu, fondée en 220 … avant Jésus Christ.

Faire des affaires avec la Chine est toujours un peu particulier. Si les représentant-e-s des deux villes impliquées sont présent-e-s à la conférence de presse, les acteurs principaux sont l’industriel Tosun et Noctron, start-up spécialisée en optoélectronique implantée au Luxembourg. Ensemble, ils fondent Altrasun, société dont la majorité du capital sera tenue par Tosun et qui produira des panneaux lumineux hitech dans la zone de développement économique de Shangyu.

Quel rapport avec le personnage de Mélusine ou avec celui de Zhu Yingtai, originaire de Shangyu, évoqué dans les brochures présentant la ville? Il s’agit de l’héroï ne de „Les amoureux papillons“, légende très célèbre en Chine et candidate pour être classée patrimoine oral de l’humanité … Et que viennent faire des représentant-e-s de la ville de Luxembourg dans cette signature de contrat, alors que le siège de Noctron se trouve à Bridel? Tout simplement, faire des affaires en Chine signifie qu’on doit gérer la dimension politique de l’économie. Et donc, inviter les représentant-e-s politiques du lieu d’implantation et leur faire rencontrer leurs pairs européen-ne-s. De surcroî t, Shangyu fait partie de ces „villes nouvelles“ chinoises, planifiées comme centres d’une croissance industrielle et urbaine rapide – une sorte de Belval-Ouest à l’échelle supérieure. On comprend que le conseil municipal de Kopstal aurait fait mauvaise figure en face de Ye Shijin, maire d’une ville de un million d’habitant-e-s et d’une des zones de développement économique les plus importantes.

Indispensables relations

La visite d’Etat du grand-duc en Chine en septembre 2006 avait déjà été essentiellement un voyage de prospection économique. Les dirigeants de Noctron étaient de la partie pour nouer des contacts. Dans un entretien au woxx, Paul W. Moody avait été optimiste: „Le niveau de vie chinois augmente, mais la production d’électricité a du mal à suivre. Ils ont besoin de technologies économes en énergie.“ Le voyage avait été pour eux l’occasion d’oeuvrer à ce qui est le plus important quand on veut travailler en Chine: bâtir des relations de confiance avec les partenaires sur place. Ce n’est pas un hasard si des sociétés se sont spécialisées dans la facilitation de contacts entre entreprises européennes et chinoises. Ainsi, Yi Zhang Colombo, dirigeante de la bien nommée société luxembourgeoise Joining Hands, était également présente lors de la conférence de presse de mardi dernier.

La dernière partie de la présentation était enfin consacrée à la nouvelle usine à Shangyu et aux produits qui en sortiront. L’un des dirigeants de Noctron, Georg Diamantidis, a mis au point des technologies de type LED (diodes émettrices de lumière). Les avantages par rapport aux LED sont selon Noctron: efficacité encore améliorée – dix fois mieux qu’une ampoule classique, absence d’émission de chaleur et renoncement aux composantes toxiques. En Chine l’usine d’Altrasun produira des panneaux illuminés, ayant recours à cette technologie. Innovation là encore: la lumière entre par le côté du panneau et est réfléchie, à l’aide d’une technique spéciale, vers le devant. Cela donne des sources lumineuses en deux dimensions, optionellement en couleur. Comme de plus les panneaux sont minces et déformables, on peut les utiliser pour créer un effet de lumière naturelle dans des endroits clos … ou illuminer les parois d’une baignoire. C’est cette dernière application qui, lors de la présentation Powerpoint, a eu le plus de succès auprès de l’audience.

Délocalisation „prénatale“

Quels seront les effets de cette joint venture sur le plan économique? Au Luxembourg, Noctron n’occupe pour le moment seulement quelques personnes. Le Wort évoque la possibilité d’installer une usine modèle pour un autre produit au Luxembourg, mais cela reste hypothétique. Autre retombée possible: une collaboration entre l’université de Luxembourg et celle de Zhejiang, située à Hangzhou, à quelque 100 kilomètres de Shangyu. Côté chinois, les choses sont plus concrètes: 15 millions d’euros investis dans une nouvelle usine, occupant 150 personnes. Cela peut sembler peu, mais la production sera hautement automatisée et la transformation des panneaux en produits réellement utilisables donnera lieu à d’autres installations à plus haute intensité en main d’oeuvre.

Une telle usine aurait-elle pu être installée au Luxembourg? Autrement dit: s’agit-il d’une sorte de délocalisation prénatale? Pas vraiment. Car, même si sur ce type de production automatisée les coûts de main d’oeuvre n’interviennent que marginalement, il y a d’autres bonnes raisons d’investir en Chine. D’abord, ce pays a désormais une grande expérience dans la mise en place rapide de productions de masse. Ensuite, au niveau de la transformation des panneaux en produits finis, l’avantage du coût de main d’oeuvre jouera sans aucun doute. Enfin, Noctron propose un produit assez particulier. En 2006 déjà, Paul W. Moody avait confié au woxx les tentatives de blocage des multinationales de l’optoélectronique face à ces technologies révolutionnaires. Par ailleurs la mentalité de gaspillage des Occidentaux limiterait l’intérêt pour ces technologies. Et Moody avait évoqué un rêve: un milliard de Chinois, équipés d’éclairages électriques à faible consommation, et montrant l’exemple au reste du monde.


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