DARWIN EN TURQUIE: Entre évolution et révolution

Un livre illustré diffusé en Europe francophone a attiré l’attention sur la variante turque de l’évolutionnisme. Le succès de ce mouvement est aussi le produit de la modernisation mal vécue de la Turquie.

Trois animaux qui ont des ailes, mais pas d’ancêtre commun – la preuve de dieu?

La parution d’une traduction française de L’atlas de la création, manifeste créationniste du prédicateur turc Harun Yahya, et la distribution gratuite de cet ouvrage richement illustré en Europe francophone, ont attiré l’attention des médias européens sur le phénomène néo-créationniste en Turquie. Dans Le Monde du 9 février 2007, Guillaume Perrier remarquait que le mouvement religieux qui disséminait ces thèses en Turquie avec le soutien implicite des autorités locales „affich[ait] tous les attributs d’un mouvement sectaire: des moyens financiers à l’origine mystérieuse, le culte du secret, un ‚gourou‘, des disciples prosélytes dans le monde entier et un goût prononcé pour la théorie du complot. (1) “ En fait, le très trouble Harun Yahya – de son vrai nom Adnan Oktar – est à la tête d’un groupe politico-religieux qui professe un national-islamisme, qui comme d’autres formes de nationalismes concurrentes, a le vent en poupe ces derniers temps.

La filière américaine

Il n’est donc pas étonnant que ce soient avant tout des publications de gauche qui aient pris le taureau par les cornes et décortiqué pour mieux les dénoncer les thèses de Yahya. Le mensuel socialiste „Bilim ve Gelecek“ (Science et futur) publiait en avril un numéro spécial qui réfutait point par point les affirmations contradictoires des créationnistes. Dans l’éditorial, on demandait aux lecteurs de diffuser la revue: „Nous n’avons pas de grands moyens financiers. Il n’y a pas de pouvoirs locaux ou globaux qui nous soutiennent. Nous tirons notre force de la pensée scientifique et de notre labeur. […] Faisons tous un effort pour que cette revue soit lue par une grande partie de la population. (2) “ Dans le numéro de mai paraissait un article qui documentait les liens existants entre les créationnistes protestants américains et le groupe de Harun Yahya. Le groupe de Harun Yahya traduit et adapte, avec de nombreuses références coraniques, les principaux ouvrages et documentaires produits par les réseaux créationnistes américains. Les néo-créationnistes turcs ne calquent pas seulement leurs pratiques missionnaires et propagandistes sur les évangélistes américains, il vont même jusqu’à les inviter pour donner des conférences. Ainsi au début des années 90, le „pape“ du créationnisme Duane Gish et le président actuel de l’Institute for Creation Research, John Morris, furent invités en Turquie en tant que conférenciers.

Pourtant le débat sur le créationnisme et a fortiori sur le darwinisme est relativement récent en Turquie et dans le monde musulman en général. En effet, au contraire de ce qui est arrivé dans le monde judéo-chrétien, la théorie de l’évolution n’a jamais vraiment menacé les fondements de la foi islamique, même si le récit de la genèse dans le Coran n’est pas sans rappeler le récit biblique. Ce n’est que dans la deuxième moitié du vingtième siècle, c’est-à-dire dans le contexte de la guerre froide que des liens se sont tissés entre des fondamentalistes protestants américains et les milieux conservateurs musulmans en Turquie. Pour la gauche turque, la dénonciation du créationnisme fait donc partie d’un plus large combat contre le néocolonialisme américain dans la région et lui permet de dénoncer les milieux islamo-nationalistes comme des suppôts de l’oncle Sam. Ainsi la revue „Bilim ve Gelecek“ pouvait écrire que „les arguments [créationnistes] ne sont pas développés par Harun Yahya mais ils sont produits et disséminés par des milieux proches du pouvoir américains. (3) „

Cet aspect du débat ne devrait pas empêcher la gauche d’une part, et les milieux scientifiques d’autre part, de faire leur autocritique. Selon un sondage mené par la revue américaine „Science“, 51 % des gens en Turquie ne croient pas en la théorie de l’évolution. L’efficacité et les moyens politico-financiers des propagandistes néo-créationnistes n’en sont pas les seuls responsables. La question centrale est de savoir pourquoi la théorie de l’évolution n’est pas acceptée en tant que vérité scientifique, mais est encore toujours considérée comme une simple position idéologique, 125 après la mort de Darwin. Il est vrai qu’un véritable démantèlement du système éducatif turc a eu lieu après le coup d’Etat militaire de 1980. La théorie de l’évolution, en particulier le darwinisme, qui pour des raisons propres à l’histoire de la pensée en Turquie a toujours été associé au marxisme, fut une des premières victimes du nouveau programme scolaire qui visait à souder la nation avec les principes de la „synthèse turco-islamique“.

La gauche contre le créationnisme

Comme un peu partout dans le monde, ce furent les milieux progressistes qui se firent les avocats de la théorie de l’évolution en Turquie vers la fin du 19ème siècle. Même si le débat entre les „matérialistes“ et les „spiritualistes“ ne se focalisa jamais vraiment sur la question de l’évolution, cette théorie fut bien vite associée au socialisme, d’abord utopique et puis marxiste avec lequel les intellectuels ottomans firent connaissance au début du vingtième siècle. Cependant la fascination des intellectuels de gauche ottomans pour l’Europe, à une époque où les puissances européennes colonisaient d’anciens territoires ottomans à large majorité musulmane comme l’Algérie, la Tunisie et l’Egypte, allaient être une cause de critique continue. Conservateurs et islamistes avaient beau jeu de dénoncer l’europhilie des milieux progressistes alors que l’impérialisme ottoman succombait aux assauts de l’impérialisme colonial. Selon les „spiritualistes“, Darwin et les lumières, Marx et Büchner n’étaient que des aspects intellectuels de l’impérialisme occidental. Leurs avocats ottomans constituaient donc une cinquième colonne qui devait être combattue.

Il est vrai que le manque de discernement et la naï veté de certains auteurs progressistes de l’époque sont assez frappants. Ainsi le penseur libertaire Baha Tevfik affirmait, après une démonstration exemplaire des dangers du nationalisme et de l’intégrisme religieux, dans sa „Philosophie de l’Individu“ (1915) que l’européanisation de la Turquie ottomane allait libérer l’individu du poids des traditions et du pouvoir arbitraire du Sultan, sans évoquer que l’Europe était aussi synonyme d’oppression et d’arbitraire pour des millions d’Africains et d’Asiatiques. De même, l’écrivain Hüseyin Cahit imaginait, dans une nouvelle intitulée „La vie imaginaire“ (1898), une existence utopique sur une î le lointaine. L’organisation de la vie en commune étant caractérisée, entre autres, par l’heure du thé en fin d’après-midi et des séances de chant autour d’un piano en fin de soirée. Ainsi, certaines habitudes de l’aristocratie rurale anglaise devenaient les symboles de la vie nouvelle. Certes, les marxistes allaient avoir une approche nettement plus critique par rapport à la question de l’Europe et du colonialisme, sans pour autant renoncer à une lecture trop rigide et fondamentalement euro-centriste de Marx. Pour le kémalisme aussi, l’occidentalisation était source de science et de progrès. Le peu d’engouement pour la théorie de l’évolution en Turquie ottomane et puis républicaine s’explique donc aussi par le fait qu’elle était taxée d'“impérialiste“ à une époque où l’impérialisme était bien plus qu’un tigre de papier.

Les temps ont changé et Harun Yahya, aujourd’hui, fait siens les arguments pseudo-scientifiques des créationnistes américains et promeut l’idée du „dessein intelligent“. D’autre part, il affirme que la théorie de l’évolution fait partie d’un complot judéo-maçonnique visant à détruire les fondements de la société, une chimère chère aux nationaux-islamistes turcs. Ce dernier point prouve que lutter contre le créationnisme en Turquie n’est pas seulement un combat pour la science mais est aussi un combat éthique contre une idéologie réactionnaire et foncièrement raciste. Etrange ruse de l’histoire: s’il y a un siècle, ceux qui se disaient partisans d’une révolution sociale se firent les défenseurs de l’évolution, aujourd’hui il est nécessaire pour quiconque croit en la vérité de l’évolution de se faire aussi l’avocat d’un activisme antifasciste.

(1) Guillaume Perrier, „Les thèses créationnistes gagnent du terrain en Turquie“, Le Monde, 9 février 2007.

(2) „Harun Yahya’yi neden muhatap aldik?“, Bilim ve Gelecek, Avril 2007, 1.

(3) ibidem.


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