MEDIAS: Les humains parlent aux Francais

Une BD publiée pour les 20 ans de France-Info invite à redécouvrir notre passé récent.
Et à mener une réflexion critique sur la confection et l’usage de l’information diffusée par les médias.

En décembre 2004, Lucien est sans nouvelles de sa fille Sandrine. (Simon Hureau)

Comment avez-vous appris la nouvelle de la chute du mur? Que faisiez-vous quand les avions ont détruit le World Trade Center? Où étiez-vous quand le tsunami s’est abattu sur l’Asie du Sud-Est? Peu d’entre nous étaient sur les lieux, la plupart vaquant à nos occupations quotidiennes quelque part en Europe. Cependant, nous avons eu l’impression d’être en prise directe avec ces événements historiques – à travers les médias. Des médias comme France-Info.

Pour ses 20 ans d’existence, cette chaî ne de radio a eu l’idée originale de publier une BD. A travers 20 histoires courtes d’auteurs et de dessinateurs différents, „Le jour où …“ passe en revue 20 événements marquants des deux dernières décennies. Cela va de la chute du mur de 1989, vue à travers les yeux de deux officiers est-allemands, jusqu’au tsunami de 2004, qui fait irruption dans la vie de Lucien, le retraité, et de Choupinette, sa chienne. En passant par des épopées franco-françaises comme la mort de François Mitterand et la détention de Florence Aubenas.

Evénements historiques

„La BD de notre enfance est devenue adulte“, lit-on dans la préface de l’album, qui évoque les „BD reporters“ – dont les récits tiennent du reportage, de l’essai ou du témoignage. En s’éloignant de la fiction, le neuvième art se rapproche de ce qui est la raison d’être de France-Info: informer en étant au plus près de la réalité. La chaî ne publique propose des flashs d’actualité tous les quarts d’heure et cela 24 heures sur 24. Cela semble correspondre à une vraie demande: France-Info s’est établie comme quatrième radio la plus écoutée de France selon les sondages – et première ex aequo en ce qui concerne le degré de confiance.

L’album que la chaî ne s’est offert – et nous offre, pour 25 euros, est en effet „adulte“, loin des Mickey, Astérix et autres Tintin reporter. Relevons en premier lieu la variété des styles graphiques. Ainsi, pour raconter ses interviews avec deux rescapés des camps américains en Irak, Joe Sacco utilise un dessin „cheap“, tout en noir et blanc. A l’autre extrême, Baru fête l’abolition du service militaire avec des vignettes pleine page et en couleurs vives. Et dans un format presqu’aussi grand et avec des graphismes encore plus somptueux, David B. revient sur l’affaire Rushdie. Il se livre à un véritable exercice de pédagogie politique, situant l’événement dans le contexte de l’époque et exposant, en moins de dix pages, le rôle joué par les tensions internes aux monde islamique.

D’autres auteurs mettent en scène une histoire vécue pour rappeler, par exemple, la grande tempête de 99. L’approche de Blutch est assez unique, racontant la vie et la mort de la princesse Diana de manière complètement décalée. Mais le ressort le plus communément utilisé par les scénaristes est de mélanger dans leurs bandes le quotidien et les événements historiques. Ainsi, l’enterrement de Mitterand interfère avec l’achat d’une nouvelle télé chez Dupuy et Berberian. Quant à Rabaté, son récit de vacances à la plage donne l’impression de passer à côté du sujet, la canicule de 2003, avec des centaines de personnes âgées emportées … jusqu’au surprenant dénouement final. Enfin le côte-à-côte de l’agitation médiatique autour du tsunami et du cours imperturbable de la vie au bar du coin, agencé par Simon Hureau, donne lieu à une des histoires les plus réussies. L’auteur nous interpelle sur les sinueuses relations entre les désordres du monde, leur représentation dans la sphère médiatique et notre implication personnelle.

Déjeuner … en guerre

Une réflexion que l’on pourra poursuivre en écoutant le CD fourni en bonus avec l’album et rassemblant 20 événements sortis des archives sonores – il s’agit en partie de ceux mis en images. Si les bandes originales bénéficient d’une bonne mise en contexte, on a eu trop souvent recours à des souvenirs ex post plutôt qu’à des documents d’époque. Relevons tout de même le flash, incontournable, du 11 septembre 2001, et le plus vivant, celui où Marie-Jo Pérec dialogue en direct avec mamie Félicia, après avoir remporté les 400 mètres aux Jeux olympiques de 1996. Le contenu des bandes originales apparaî t en général, avec le recul, comme peu original. Le CD est à l’image de la chaî ne: des informations rapides, au plus près des événements, mais assez superficielles. Ainsi le retour en 2007 sur le génocide au Rwanda de 1994 nous gratifie encore d’une analyse en termes de conflit ethnique et n’évoque en rien le rôle, disons, controversé, de la France.

A un degré moindre, cela vaut aussi pour les bandes dessinées de „Le jour où …“. Si le côté sombre de l’actualité est bien mis en évidence, et les méchants montrés du doigt quand ils sont Chinois ou Serbes, les responsables de la misère du monde semblent rarement être des occidentaux, encore plus rarement des Francais. Heureusement qu’il y a le reportage de Joe Sacco, qui rend compte des accusations graves contre les militaires américains en Irak. L’épisode de Pierre Christin et de Guillaume Martinez sur le 11 septembre est remarquable; ils ont su trouver le ton juste pour relativiser ce „drame“, tout en préservant le respect des victimes. Quant à l’autocritique nationale, ce n’est que sur l’affaire du sang contaminé et sur le Rwanda qu’elle trouve son entrée dans l’album. Le génocide rwandais est traité par Jean-Philippe Stassen. „Vous savez ce que nous pensons des Français, ici …“ Cette petite phrase, adressée à Kim, touriste française à Kigali qui „essaye de comprendre“, en dit long sur l’expérience de la réalité rwandaise de l’auteur.

L’info qui déforme

L’épisode de Stassen, en plus de la mauvaise image de la France, évoque la difficulté voire l’impossibilité de cerner les réalités d’ailleurs. Ce motif, qui apparaî t dans plusieurs histoires, est en contradiction flagrante avec l’idéologie des radios et télés d’information en continu comme France-Info. En effet, si notre image de la réalité lointaine n’est que l’ombre de ce qui s’y passe vraiment, à quoi bon avoir l’oreille collée au transistor? En nous donnant l’impression de tout connaî tre en cinq minutes, France-Info participe à la construction d’un monde imaginaire assez bizarre, dans lequel les victoires sportives contre-balancent les guerres civiles, présentées comme des sortes de catastrophes naturelles.

Certains auteurs l’ont ressenti, comme le montre le cri de rage de Denis Lapière et de Pierre Bailly à l’occasion de la traversée du Pacifique à la rame par Maud Fontenoy. Luc Brunschwig et Etienne Leroux nous emmènent plus loin dans la réflexion sur la déformation de la réalité par la représentation médiatique. Autour de la détention de Florence Aubenas, ils développent leurs propres interrogations sur la confection et la réception des „news“, en jouant sur tous les registres de l’art graphique. La journaliste Aubenas devient „notre Florence“ au sourire serein, puis „la journaliste martyre“ et enfin, parce que trop souriante, celle dont l’histoire n’est plus crédible – dans l’esprit des mêmes professionnels médiatiques qui ont contribué à la transfigurer, et donc à la défigurer. Le comble de l’ironie, qui n’est pas signalé par les auteurs, c’est qu’en 1999, la journaliste avait traité de ce même sujet dans le livre „La fabrication de l’information“, écrit avec Miguel Benasayag.

Une lecture attentive de „Le jour où …“ peut donc alimenter notre réflexion critique sur l’avalanche d’actualité que France-Info et ses équivalents font déferler sur nous. Cela est d’autant plus important que pour la plupart d’entre nous, drogués d’information que nous sommes, il n’est pas question de jeter par la fenêtre nos postes de radio et de télé. Continuons donc d’écouter, mais d’une oreille attentive et circonspecte.


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