L’ENSEIGNEMENT DES VALEURS EN DÉBAT: Un seul ou rien ?

Lundi dernier, les député-e-s se sont mis d’accord pour « discuter calmement sur les enseignements religieux, moraux et de valeurs ». L’idée d’un cours unique, relancée suite à une déclaration de la députée CSV Françoise Hetto, poursuit son bout de chemin et promet d’être un des sujets des élections de 2009. L’ensemble de la gauche, libéraux compris, souhaite une disparition du cours de religion catholique au sein de l’école publique. Mais à la question par quoi il faut le remplacer, les opinions divergent … y compris au sein du woxx.

Toutes les valeurs ne font pas consensus. Cela est illustré par la campagne française contre le sida «Affichons nos vraies valeurs». Les uns seront enchantés par l’efficacité de cette sensibilisation, d’autres mettront en question la sexualisation de la publicité, d’autres encore la manière de combattre le sida autrement que par la fidélité ou l’abstinence. (Affiche: aides.org / tbwa paris)

Un cours sans valeur
David Wagner 

C’est la nouvelle mode et presque tout le monde y souscrit : l’école aurait besoin d’un enseignement aux « valeurs ». Opposons plutôt à ce modèle faussement progressiste une école qui promeut la démarche scientifique et la critique rationnelle.

Il y a encore quelques années, les opposant-e-s au cours de religion lui préféraient tout simplement un cours de formation morale (1), voire rien du tout. Mais un nouvel élément s’ajoute malheureusement au débat : l’instruction aux valeurs. Si personne ne sait encore de quoi ce cours aura l’air, tout le monde semble néanmoins s’accorder pour penser que l’école doit « transmettre » des « valeurs ». Evidemment, comme tout le monde est beau et gentil, cela se passera dans le plus grand respect des « valeurs » d’autrui et les plus grands courants philosophiques, idéologiques et religieux y seront traités de manière égale. Les Lumières dans le même panier que la Bible ou le Coran …

Une première question se pose : quelle est la finalité d’un enseignement des valeurs ? On nous répond souvent que, dans une société toujours plus hétérogène et complexe, les jeunes seraient désorientés et pourraient choisir comme bouc émissaire celles et ceux qui ne partagent ni leurs traditions, ni leur foi, ni leurs conceptions philosophiques. Voilà pourquoi il faudrait que chacun apprenne à connaître celles des autres. En filigrane, on retrouve cette vieille angoisse, cette rengaine aussi ancienne que l’humanité, avant même que n’apparaissent les premiers cafés du commerce, de la « perte des valeurs », dont les jeunes seraient sujet et qui augurerait d’un avenir trouble. En guise de remède à cette disparition des valeurs devrait alors  être institué un tuteur moral (religieux ou étatique, parfois les deux). Sans guide éthique, l’homme se transformerait en barbare.

Mais en vérité, chacun construit ses propres valeurs et n’a pas besoin qu’on les lui enseigne. Car d’où viennent-elles, ces valeurs ? Sont-elles immanentes, accrochées à un arbre ou suspendues dans le ciel ? Certes, les courants de pensée et les religions ont construit des systèmes de valeurs, des principes éthiques, parfois des postures morales. Mais il ne faut pas oublier qu’ils sont le fruit d’un long cheminement historique avec ses constances et ses ruptures.

Laissons donc tomber ces chimères idéalistes et revenons à la raison matérialiste. Il ne s’agit pas d’enseigner aux jeunes l’existence de valeurs supposées immanentes (car elles ne le sont pas), mais plutôt de les doter d’outils intellectuels pour décrypter et comprendre une société donnée, son évolution politique, religieuse et idéologique. Dans ce sens, je renvoie à la lecture de la « Grammaire des civilisations » de l’historien Fernand Braudel, destinée à l’origine à être la ligne directrice de l’enseignement de l’histoire dans les collèges et lycées français : sans recourir à un fatras métaphysique quelconque, il y décrit les grandes caractéristiques économiques, politiques, sociales, idéologiques et religieuses des différentes régions du monde. C’est la marche à suivre : comprendre une société dans toutes ses composantes, car elles sont liées, à travers son cheminement historique.

L’enseignement aux valeurs est caduc et intellectuellement douteux. Caduc, car l’on peut très bien comprendre les « valeurs » à partir des outils que nous fournissent les sciences humaines et sociales. Libre à chacun par la suite de se faire sa propre opinion, de s’adonner à tel rituel ou pas. Intellectuellement douteux, car il faut enseigner l’esprit critique qui se traduit par le passage au crible de l’analyse empirique de toute idée. Ce sont les civilisations qui créent les valeurs et non pas le contraire. Il est hallucinant qu’il faille encore « retourner Hegel » au 21e siècle.

Mais cette discussion autour de l’enseignement des valeurs a au moins le mérite de mener à un débat plus fondamental : celui de la manière d’enseigner en général. Au lieu de débattre du contenu de ce cours, qui, je l’espère, ne verra jamais le jour, l’on peut réfléchir à une refonte de l’enseignement de certaines disciplines – la manière dont est enseignée l’histoire au lycée est un scandale. Et même, pourquoi pas, ajouter ou croiser des matières : quid des sciences politiques ou de la sociologie, par exemple ?

Rien d’étonnant à ce que les conservateurs fassent l’éloge des valeurs et d’une conception essentialiste du monde. Mais il est plus inquiétant quand les progressistes s’y mettent également, eux qui devraient promouvoir l’enseignement de la raison. Après tout, il s’agit bien d’éclairer l’humanité et non de l’enivrer du doux opium des certitudes établies.

(1) Les appellations ont changé à plusieurs reprises –
actuellement : « instruction religieuse et morale » et « formation
morale et sociale » – mais pour des raisons de simplicité nous nous en
tiendrons à des termes génériques

 

Education au pluralisme
Raymond Klein

Ce qui peut apparaître comme inutile, voire dangereux à une partie des laïques – un cours unique d’éducation aux valeurs – est la concrétisation d’une laïcité bien comprise pour d’autres.

Quand en 1988, la « troisième option » fut abolie, les organisations laïques s’insurgèrent contre le fait que l’Etat impose une éducation des valeurs au sein de l’école. En effet, depuis, seuls peuvent être dispensés des cours de religion catholique ou de morale laïque les adhérents d’autres communautés religieuses. Cette situation intenable, qui traite à part des personnes sur base de leurs croyances religieuses, pourrait être arrangée à l’avenir par l’introduction d’un cours d’éducation aux valeurs obligatoire pour l’ensemble des élèves. La perspective de virer les calotins (« Pafen ») de l’école devrait satisfaire les laïques, mais les arguments d’il y a vingt ans refont également surface. Après tout, ce cours, fut-il unique et laïque, aura pour objet de transmettre des valeurs aux élèves. Valeurs octroyées pour les uns, valeurs superflues pour les autres, et valeurs des trois religions révélées à la sauce laïque craignent les plus pessimistes. Examinons ces arguments.

Faut-il exclure de l’éducation publique le domaine des valeurs, liées à des opinions et donc subjectives par essence ? Cette idée correspond à un modèle d’enseignement de connaissances factuelles pures, modèle d’un autre âge. Pour moi, une éducation moderne ne se contente pas de transmettre un savoir encyclopédique, mais vise à développer des méta-connaissances – comment aborder un texte ou un problème mathématique – ainsi que des « soft skills » – travailler en groupe ou mener une discussion. Un enseignement des valeurs qui se contenterait de faire rabâcher aux élèves un nouveau corpus de morale laïque décrété par une commission mixte ferait fausse route. Mais si les valeurs sont subjectives, la manière d’aborder des questions morales et de s’arranger entre personnes d’opinions divergentes peut être transmise au sein d’un cours.

Un autre modèle voudrait que les valeurs ne soient pas traitées dans le cadre d’un cours spécifique, mais enseignées implicitement. Il est vrai que des matières comme la littérature et l’histoire abordent régulièrement des questions d’ordre moral. Mais ce modèle demanderait un minimum de formation spécifique des enseignant-e-s de ces matières. A voir le retard à rattraper au Luxembourg en matière de formation à la didactique et à la psychologie sociale, cette perspective ne me semble pas très réaliste.

Par ailleurs, le même argument peut s’appliquer à de nombreuses branches : l’éducation artistique ou la géographie ne pourraient-elles être enseignées implicitement à travers la littérature et l’histoire. Faire de tel ou tel domaine une matière enseignée à part constitue toujours un choix. L’intérêt de donner ce statut à l’éducation aux valeurs est réel : les enseignants peuvent aborder les questions morales de manière frontale, et disposent du temps nécessaire pour fournir des explications et laisser discuter les élèves. Accessoirement, cela dispensera leurs collègues d’expliquer aux jeunes qu’il ne convient pas d’imiter Gengis Khan ou « L’immoraliste » de Gide.

J’estime qu’une éducation aux valeurs est également souhaitable dans un souci de véritable pluralisme. En Belgique, à côté du pilier catholique, on a développé un pilier laïque avec ses propres écoles et cérémonies. Or, à mes yeux le laïcisme a une vocation universelle qui va au-delà du désir de mettre sa progéniture « à l’abri du curé ». Il est utile que les enfants de parents croyants soient confrontés à des points de vue athées et ceux de parents incroyants apprennent à connaître le « fait religieux ». Par ailleurs, sur des valeurs telles que les droits humains, un consensus de base devrait se dégager dans les salles de classe comme au sein de la société. A une époque où le fanatisme, l’intolérance et le rejet de l’autre prospèrent, y compris du côté des laïques, l’éducation aux valeurs préparerait la jeune génération à une meilleure cohabitation dans la pluralité. Le laïcisme tel que je l’entends favorisera toujours le pluralisme et la confrontation d’idées, fidèle à l’idéal des Lumières : un être humain capable de réflexion autonome et de choix raisonnables. La présence de religions dans un cours d’éducation aux valeurs ne devrait donc pas effrayer. En effet, quoi de plus subversif contre le dogmatisme religieux que de le confronter avec la possibilité de choisir entre plusieurs doctrines, voire plusieurs dieux, dont chacun demande à être vénéré de manière unique ?


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