HISTOIRE: Dessine-moi une nation

Gilbert Trausch, historien d’Etat ? Les Deuxièmes Assises de l’historiographie luxembourgeoise fin novembre étaient l’occasion pour le jeune historien Benoît Majerus de situer son homologue Gilbert Trausch dans l’historiographie luxembourgeoise. Le woxx a voulu en savoir plus sur le rôle de cette dernière dans la construction de l’identité nationale.

Gilbert Trausch

woxx: Lors des Assises historiographiques de l’année dernière, Sonja Kmec avait formulé certaines critiques vis-à-vis de l’historien Gilbert Trausch, cette année-ci, c’était ton tour. Assiste-t-on à une démolition collective du monument « Gilbert Trausch » ?

Benoît Majerus: Non, il s’agit d’une réflexion sur son travail des dernières trente années. Réflexion née autour d’un projet, réalisé à l’Université du Luxembourg, sur les lieux de mémoire au Luxembourg. Il analysait comment l’identité nationale s’est construite au 19e et au 20e siècle. Ce projet a permis pour la première fois une réflexion sur l’historiographie au Luxembourg, et c’est ainsi que sont nées les « Assises de l’historiographie ». Ensuite, il y a l’élément générationnel: chaque nouvelle génération se retrouve face à une oeuvre existante et essaie de la cerner, de la relire, de la réécrire. Parmi les récits sur la nation luxembourgeoise, le dernier qui essaie d’offrir un bilan général est celui de Gilbert Trausch. Il y en a eu d’autres, comme Paul Margue, qui ont en partie livré un tel récit. Mais il s’agissait de personnes isolées, personne n’avait le temps et les ressources matérielles pour réfléchir à des questions plus vastes. Avec l’université, cela va changer. A moyen terme, il y aura aussi d’autres domaines des sciences humaines qui vont développer leur propre méta-
récit sur le Luxembourg.

Quelle est ta critique vis-à-vis de la description historique de Trausch ?

Sa vision de la construction de l’Etat est assez linéaire: il y a un point de début qui se situe autour des années 1830, et il y a un point final qui est la 2e Guerre mondiale. Ce qui intéresse Trausch, c’est de penser la nation. Même dans l’histoire d’avant 1839, il cherche les éléments qui pourraient donner lieu à l’émergence de la nation. Or, on pourrait aussi aborder l’histoire luxembourgeoise à travers d’autres relectures, celle du genre, celle des classes ou des générations, ou par une approche transnationale: des questions comme le particularisme sont alors moins importantes, tout n’est plus réduit à cette question du devenir étatique.

Tu t’intéresses beaucoup à la description du fondement du Luxembourg en 963 par Trausch et beaucoup moins à sa présentation de la 2e Guerre mondiale, qu’il caractérise d‘ « épreuve de feu » pour accéder au cercle des nations.

Cela s’explique par un manque de temps. En effet, sa vision de la 2e Guerre mondiale mériterait vraiment un examen plus approfondi, surtout que c’est un des éléments centraux dans le grand récit luxembourgeois, et d’ailleurs aussi dans l’oeuvre de Gilbert Trausch. Et l’idée que ce récit arrive à maturation avec la 2e Guerre mondiale a été reprise par d’autres gens, comme Monique Kieffer ou Paul Dostert.

Ce qui est nouveau dans son dernier article, paru dans « forum » c’est que la fin du récit ne doit plus nécessairement être la nation, mais peut être l’Etat. Donc, les gens qui habitent au Luxembourg peuvent développer une citoyenneté qui n’est pas liée à un sentiment national, mais à ce qu’il appelle le « Verfassungspatriotismus»: En respectant certaines valeurs, on peut devenir citoyen de l’Etat luxembourgeois. Mais de quelles valeurs s’agit-il ? La question reste ouverte.

Gilbert Trausch est issu du monde catholique, il a été historien du parti chrétien-social. Faut-il le situer à droite?

Non. Ce que je trouve justement intéressant dans le personnage de Gilbert Trausch, c’est mon hypothèse – qui reste à vérifier – qu’il appartient, à l’intérieur du milieu catholique, à un courant qu’on pourrait plutôt qualifier de rénovateur. Les premiers travaux de Trausch contredisent justement l’idéologie de droite, surtout lorsqu’il écrit sur la Révolution française, qui pour lui ne semble pas nécessairement être quelque chose de négatif. Il s’oppose alors à d’autres historiens catholiques beaucoup plus conservateurs. Pour moi, il apparaît d’une certaine manière comme un précurseur d’un centre gauche catholique. Dans un premier temps, il s’inscrit dans une démarche démystificatrice.

Gilbert Trausch s’est-il vraiment intéressé aux mouvements sociaux ? Dans son manuel d’histoire pour les lycées, le mouvement ouvrier n’apparaît que dans les dernières 100 pages, et encore sous le chapitre « la société et ses problèmes ».

En tout cas, Gilbert Trausch est le premier à en parler – dans les manuels d’avant, le monde ouvrier n’existait pas du tout. Il parle de la pauvreté, de la législation sociale, du syndicalisme et des luttes sociales. C’est un grand changement dans l’historiographie. Il a d’ailleurs aussi participé à des ouvrages sur le « Lëtzebuerger Aarbechterverband« ». Dans la revue « D’Hémecht« », il a publié un article important sur la question sociale au Luxembourg de 1914 à 1921.

Les femmes ne sont présentées qu’en tant que souveraines ou régentes, mais pas en tant que mouvement social.

Dans les années 70, aucun historien ne s’intéressait à des mouvements sociaux comme celui des femmes. La grande question, c’était plutôt les classes sociales. Le problème était en plus qu’il partait de zéro. Même aujourd’hui, s’il fallait réécrire un tel manuel, la question des femmes serait à mon avis secondaire. Pas parce l’auteur le voit ainsi, mais parce qu’en général, il n’y a pas beaucoup de travaux sur le genre au Luxembourg.

Est-ce que des historiens comme Trausch ou récemment Daniel Spizzo (1) ne se basent pas trop sur le concept des élites ? Le rôle du monde ouvrier dans la prise de conscience nationale est sous-estimé.

C’est un des grands problèmes des études sur le nationalisme, et c’est d’ailleurs aussi un reproche qu’on peut faire à notre livre sur les lieux de mémoire. On se base surtout sur des documents écrits, produits par des hommes de la bourgeoisie. C’est seulement depuis dix ans qu’on essaie de cerner ce problème. Il y aura d’ailleurs prochainement un colloque international à Gand sur le nationalisme d’en bas (2). Pour voir comment ce sentiment s’exprime dans les classes populaires, il faut utiliser d’autres sources, par exemple des chansons. Ou – comme on le fait maintenant en Belgique – utiliser des sources inédites, telles les lettres écrites au roi, souvent de personnes issues des classes populaires. On peut se poser la question si au Luxembourg, il n’existe pas de lettres écrites aux souverains – elles mériteraient d’être exploitées.

Pour Trausch, tu as évoqué un oscillement entre un discours plus distancié, plus critique, et son côté « histoire officielle ».

A un certain moment, il a omis de poursuivre des pistes intéressantes au niveau du cadre théorique de la construction des nations et, d’une certaine manière, de s’analyser lui-même. Dans les années 80 et 90, il n’était plus tellement dans un discours déconstructiviste, il essayait plutôt de donner un récit à l’Etatnation luxembourgeois qui à ce moment fêtait son 150e anniversaire. Il était clairement dans une autre logique que celle des années 60 ou 70.

Est-ce qu’on peut éviter ce piège, est-ce qu’on peut en tant qu’historien ou historienne, rester en dehors de la politique ?

Non. Le rôle de l’historien est clairement politique. Mais il doit plutôt jouer le rôle du petit grain de sable dans la machine, le personnage qui brise le discours linéaire, et non celui qui le construit. Confronté à des récits linéaires, comme celui des Luxembourgeois, il l’interroge: il montre que l’histoire n’est pas linéaire, qu’il y a des ruptures, que ces récits ont des fonctionnalités dans la société.

Le modèle des historiens « avec un grand H » est-il un modèle en fin de série ?

Il y a une demande du côté du public ou de la société d’avoir ces historiens avec un grand H. Même si Gilbert Trausch se retire de plus en plus de la vie publique, Il y aura toujours un besoin dans la société d’avoir des historiens qui donnent un sens à ce qui s’est passé. Il y aura d’autres personnes qui vont remplir cette place. La question est de savoir comment elles remplissent ce rôle.

Ne seront-ce pas plutôt des équipes qui vont discuter sur l’histoire à la place du méta-récit raconté par un historien solitaire ?

Il ne faut pas oublier que Gilbert Trausch avait pour beaucoup de projets des personnes autour de lui, que ce soit pour l’expo de 1989, pour sa plus récente « Histoire du Luxembourg », ou encore pour l’histoire de la Gendarmerie ou celle du parti chrétien-social. Cette méthode de travail va continuer à exister, mais il faudra voir comment à l’avenir ces rôles seront remplis. Je ne crois pas que Denis Scuto, lorsqu’il donne un carte blanche à RTL, livre un récit linéaire, sans ruptures.

Comment vois-tu ton propre rôle en tant qu’historien ?

Actuellement, je me tourne vers d’autres problématiques, où la nation n’est justement pas présente. Je trouve le questionnement sur la nation intéressant, mais pas déterminant. Cela m’intéresse néanmoins de réfléchir sur ma propre pratique. Je crois qu’avec notre livre sur les lieux de mémoire, on n’a pas vraiment réussi notre pari, qui était de déconstruire le récit national. Selon les réflexions de Daniel Spizzo lors des Assises, nous participons également à la construction d’un méta-récit, peu critique. Donc, c’est d’une certaine manière un échec. Même en travaillant sur l’identité nationale dans un sens critique, on risque de se laisser enfermer dans cette logique nationale. On se retrouve confronté aux mêmes problèmes qu’un Gilbert Trausch.

Et qu’est-ce que tu ferais différemment ?

J’essaierais de montrer un peu plus les ruptures et de garder un peu plus de distance par rapport à l’Etat. Mais je ne sais pas si dans un petit pays, c’est toujours faisable.

 
(1) Spizzo, Daniel : La nation luxembourgeoise : genèse et structure d’une identité, 1995. Voir GréngeSpoun n° 315(1996).

(2) www.frombelow.ugent.be

 

 

Benoît Majerus, né en 1975, est docteur en histoire. Collaborateur scientifique à l’Université libre de Bruxelles, il s’intéresse à l’histoire sociale du 20e siècle, notamment l’histoire de la police ou de la psychiatrie. Avec Sonja Kmec, Michel Margue et Pit Péporté, il a édité en 2007 « Lieux de mémoire au Luxembourg, Erinnerungsorte in Luxemburg ». 


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