TODD HAYNES: Esprit es-tu là ?

Six acteurs différents jouent le rôle de Bob Dylan dans « I’m Not There », le film qui lui est consacré. Le postulat de Todd Haynes, qui en signe le scénario et la mise en scène : respecter l’esprit de l’artiste, non sa chronologie.

Un peu absente, mais c’était l’air du temps:
Cate Blanchett dans «I’m Not There».

Comment faire le portrait d’un artiste qui, tout au long de sa carrière, n’a eu de cesse de se soustraire aux jugements – souvent simplistes – de ses contemporains ? En retraçant sa fuite et en en acceptant les codes. C’est en tout cas la réponse qu’a trouvée Todd Haynes (Velvet Goldmine, Loin du paradis). Dans « I’m not there », le réalisateur et scénariste américain se livre à un exercice de style pour le moins original, puisqu’il confie l’interprétation du légendaire Bob Dylan à six acteurs différents. Citons dans l’ordre : Marcus Carl Franklin, Ben Whishaw, Heath Ledger, Christian Bale, Richard Gere et Cate Blanchett. Enfin, il serait dommage de ne pas mentionner la présence des toujours sublimes Julianne Moore et Charlotte Gainsbourg, au seul prétexte qu’elles aient dû se contenter d’un rôle différent.

Un jeune premier squelettique, un vieux beau, un petit garçon noir (le jeune Marcus Carl Franklin, remarquable de justesse) une femme, etc. : ce casting disparate illustre a lui seul le fantastique travail sur la personnalité auquel s’est attelé Todd Haynes. Substituant le fantasme au réalisme, l’inspiration à la linéarité, il ne tente pas d’expliquer l‘?uvre par la vie mais la vie à travers l‘?uvre. Et c’est ainsi qu’à travers les épisodes épars, véritable leitmotiv, s’égrènent les chansons de l’homme à la voix nasillarde. Chansons magnifiquement reprises par les artistes les plus mûrs de la scène indépendante américaine : Sonic Youth, Yo la Tengo, Calexico, Eddie Vedder, Mark Lanegan, Stephen Malkmus, Cat Power? Hommage mérité à un artiste qui donna ses lettres de noblesse à la musique populaire américaine.

Bob Dylan est en effet ce chaînon essentiel entre tradition et scène pop. Et à une époque où les chansons populaires parlaient avant tout de flirts et de voitures, il insuffla une profondeur littéraire au song-writing, en y injectant une forte dose d’engagement social puis de symbolisme poétique. Greil Markus écrivit un jour que Bob Dylan donnait moins l’impression de s’être trouvé à un tournant culturel décisif que d’être ce tournant. Figure de proue de la scène folk new-yorkaise et de la contre-culture du début des années 1960, précurseur de l’art-rock, voire même inventeur du rock chrétien – durant sa brève phase évangéliste – Bob Dylan s’est toujours efforcé d’être là où on ne l’attendait pas.

C’est donc cette volonté d’esquiver toute classification que Haynes a souhaité respecter et mettre en scène en reprenant les codes poétiques de son modèle. Son film n’est donc pas une biographie, c’est du Bob Dylan. Seulement personne d’autre que Bob Dylan n’est mieux placé pour faire du Bob Dylan et, à force d’être partout dans le film, il réussit bel et bien à n’être plus nulle part. Il faudrait les talents d’illusionniste du Fellini de « 8 semaines et demies » ou de « Juliette des esprits » pour mettre en image cette vie rêvée. Todd Haynes ne l’a pas. Il n’a que son idée de départ à laquelle il s’accroche comme à un talisman, fier du tour qu’il joue aux spectateurs. Mais pour qu’un tour soit réussi, il faut que les ficelles restent invisibles.

« I’m Not There », à l’Utopia


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