MUSIQUE CLASSIQUE CONTEMPORAINE: Pli selon pli

Faire intervenir le hasard dans une composition classique, transposer en musique des poèmes réputés difficiles. Un demi-siècle après sa naissance, la pièce « Pli selon pli » de Boulez, plusieurs fois remaniée, s’impose plus que jamais.

Non, Boulez ne joue pas la salsa! Instruments de percussion à profusion lors de l’enregistrement de «Pli» en 1981. (photo: Philippe Gontier)

Le 13 janvier 1958, le jeune compositeur Pierre Boulez présenta au festival de « Neue Musik » de Donaueschingen deux morceaux intitulés « Improvisations sur Mallarmé », d’une durée d’à peine un quart d’heure. Ensuite, pendant trente ans, l’oeuvre a été enrichie de morceaux supplémentaires, retravaillée et réorchestrée. Aujourd’hui, 50 ans plus tard, le résultat s’appelle « Pli selon pli – Portrait de Mallarmé » … et dure 70 minutes.

« Je l’ai déjà enregistré il y a quelques années, mais depuis j’ai retravaillé deux morceaux. Ces oeuvres ne sont pas fixées pour l’éternité », explique le compositeur dans une des interviews publiées à l’occasion de l’enregistrement de 2001 avec la soprano Christine Schäfer. Pourtant, ce disque Deutsche Grammophon restera sans doute l’interprétation finale du musicien, puisqu’il est désormais octagénaire et n’a plus remanié la partition depuis 1989.

Boulez est un des compositeurs qui ont marqué la seconde moitié du 20e siècle. Son travail sur Stéphane Mallarmé constitua à la fois l’aboutissement de sa « période sérielle » et l’amorce du dépassement de celle-ci. En effet, pour se libérer des contraintes du sérialisme – grilles de notes et d’autres structures musicales – il créa une oeuvre à géométrie variable. Le chef d’orchestre peut modifier l’ordre de certains éléments de la partition ou même choisir entre plusieurs variantes pendant le cours de l’exécution. La « musique aléatoire », promue notamment par l’Américain John Cage, était en vogue à l’époque. Pourtant, dans la révision finale de « Pli », Boulez a expurgé toute possibilité de choix – un retour en arrière qui a de quoi nous interpeller.

Une « soupe » de sonorités, dans laquelle surnagent les vocalises de la chanteuse et les enchaînements de notes claires jouées au xylophone.

Non pas que ce renoncement à l’aléatoire soit apparent à l’écoute. Soyons clairs : pour une oreille non avertie, « Pli » donne l’impression d’une « soupe » de sonorités, dans laquelle surnagent les vocalises de la chanteuse et les enchaînements de notes claires jouées au xylophone. Bien que les instruments de percussion soient très présents, la pièce n’apparait pas particulièrement rythmique. Cette première impression d’écoute est déjà significative : ni ruisseau impétueux de l’époque classique, ni long fleuve plus ou moins tranquille du romanticisme ou du néoclassicisme. Dans « Pli selon pli », la musique tourne sur elle-même, les motifs disparaissent, réémergent et s’entrechoquent avec brutalité.

Tout le monde n’apprécie pas. « Quel calvaire ! », lit-on sur le blog d’un mélomane parisien (http://palpatine42.free.fr). L’auteur vient d’assister à l’un des concerts du cycle Boulez de décembre dernier, à la salle Pleyel. Il se plaint de ne pas avoir pu entendre les textes : « La pauvre soprano Valdine Anderson a beau s’échiner, la musique de Boulez nous empêche de comprendre quoi que ce soit à ce qu’elle baragouine. » Mallarmé non plus ne trouve grâce à ses yeux : « juxtaposer de jolis mots, pour faire de jolies phrases (…) en promettant que si si, y’a bien un sens, c’est juste qu’il est très caché (hu hu). » Un autre blogueur (http://bladsurb.blogspot.com) estime « normal qu’une musique basée sur des poèmes de Mallarmé refuse de se livrer à la première écoute ». Et raconte son histoire avec « Pli ». Première écoute : du japonais. « Impossible de formuler un quelconque jugement de valeur, quand tout est aussi incompréhensible. (…) Et puis, au bout de nombreux mois, à la quatrième ou cinquième tentative, une sorte de révélation : oui c’est de la musique, oui c’est beau, oui c’est émouvant, et oui c’est un chef d’oeuvre ! » Ailleurs, on recommande même l’oeuvre pour se familiariser avec la musique de Boulez, à cause de « la splendeur de l’orchestration » et des moments de silence « qui permettent de goûter ce qui a été dit » (http://operacritiques.free.fr).

En effet, dans une oeuvre vocale telle que « Pli selon pli », le texte a son importance. Précédés par une introduction instrumentale figurant la naissance du poète et suivis par une autre signifiant sa mort, il y a trois « improvisations » pour voix et orchestre : « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui », « Une dentelle s’abolit » et « A la nue accablante tu ».(1) Pourquoi avoir choisi ces poêmes du maître de l’hermétisme ? « Mallarmé est le seul auteur chez qui j’ai trouvé une réponse convaincante aux problèmes de forme qui me préoccupaient à l’époque », explique Boulez. Cherchant à sortir du sérialisme perçu comme une impasse, le compositeur s’est intéressé à la fin des années 50 au projet du « Livre » de Mallarmé : une collection de feuillets et de dossiers lisibles d’innombrables manières. Inspiré par cette démarche pour écrire les deux premières improvisations, Boulez a enrichi l’oeuvre pour aboutir à la version finale. Cela distingue « Pli » du « Livre » – celui-ci en est resté au stade des notes et des ébauches.

Le souci de rendre ce qui est insaisissable, un idéal qui se dérobe à l’approche de la lumière, du regard, de la parole.

Quant aux poèmes laissés par Mallarmé, leur hermétisme s’explique en partie par un élitisme délibéré. S’y ajoute cependant le souci de rendre ce qui est insaisissable, un idéal qui se dérobe à l’approche de la lumière, du regard, de la parole. Les absences, les regrets, les possibles qui reviennent dans ses textes servent à cela. Ce qui ne l’empêche pas d’être un esthète. Par exemple dans ce vers de « Le vierge », on appréciera autant la sonorité que le rythme : « Ce lac dur oublié que hantent sous le givre le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui ! »

Les commentaires traditionnels s’attachent à l’aspect sonore, nommant ce poème « symphonie en i majeur » parce que la voyelle impose sa présence vers la fin du poème. Boulez par contre semble moins se soucier du son des mots que de leur signification, et de l’atmosphère dégagée par le texte. On passe par l’improvisation sur « Le vierge », relativement sereine, et « Une dentelle », tour à tour rêveuse et tourmentée, à la troisième, sur « A la nue ». Là, le texte devient inintelligible, mais l’impression de « naufrage », sujet du poème, est rendue de manière convaincante.

Dépourvu de ponctuation et de structure grammaticale claire, « A la nue » est l’un des poèmes les plus difficiles à aborder. Pourtant, en remaniant « Pli » en 1984, Boulez a fait le choix de mettre en musique les quatre strophes, alors qu’auparavant il ne s’était servi que du premier quatrain. Non sans conséquences : on se délectera de la longue vocalise initiale (deux fois une minute et demie de « a ») sur les enregistrements de 1969 par Halina Lukomska et de 1981 par Phyllis Bryn-Julson. Mais on cherchera en vain ce morceau de bravoure dans l’enregistrement de Christine Schäfer de 2001 – la revalorisation du poète s’est faite aux dépens d’une des inventions musicales du compositeur.

D’ailleurs Boulez insiste que l’écoute des textes mis en musique « ne remplacera jamais la lecture sans musique, celle-ci restant le meilleur moyen d’information sur le contenu d’un poème… ». Le compositeur place la barre haute : « Je suppose acquis par la lecture le sens direct du poème ; j’estime assimilées les données qu’il communique à la musique, et je puis donc jouer sur un degré variable de compréhension immédiate. » Le message est clair : étudiez, apprenez par coeur les trois poèmes, avant de vous lancer dans l’écoute. Evidemment, peu de personnes seront prêtes à fournir l’effort. L’approche de Boulez n’est pas moins élitiste que celle de Mallarmé.

Or, l’effort est récompensé. Après avoir analysé et mémorisé les vers, on arrive à identifier les mots dans la ligne du chant. Imprégnée des significations possibles des poèmes, la pensée s’accroche à telle syllabe, telle note, tel effet sonore. Bien entendu, certains aspects de « Pli » s’apprécient dès les premières écoutes. On notera ainsi le contraste entre les motifs de quelques notes lancées par les xylophones ou les flûtes, et les explosions étouffées des percussions, figurant d’une certaine manière l’élan de l’artiste et les obstacles contre lesquels il bute. Par ailleurs, le même tutti étouffé est placé au début comme à la fin de l’ensemble de l’oeuvre – la mort est naissance, et inversement.

« Pli » explore les stades de l’évolution artistique, quête, révolte, échec, puis transmutation de l’échec en triomphe.

C’est peut-être la richesse de la structure générale de l’oeuvre qui a conduit Boulez à l’abandon des éléments aléatoires. Plutôt méditation qu’improvisation, « Pli » explore les stades de l’évolution artistique, quête, jévolte, échec, puis transmutation de l’échec en triomphe – en autorisant des interprètations multiples à toutes les échelles. Ainsi, constate Paul Griffiths dans le booklet du CD de 1981, malgré le déterminisme de la partition, « l’oreille, qui n’a pas de prise sur l’avenir, peut encore – et constamment – être surprise, séduite par le prochain battement de l’aile du cygne,
le prochain tremblement du rideau de dentelle, le prochain jaillissement d’écume entre les points ultimes de la vie et de la mort. »

(1) Les textes des poèmes sont accessibles sous http://fr.wikisource.org


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