IMMIGRATION: Rédemption militante

Ce dimanche, Acácio Pinheiro, vice-président de la Confédération des communautés portugaises au Luxembourg, participe à une conférence à la Fête des migrations, ensemble avec Miguel Portas, député européen. Le woxx retrace la vie de cet ancien voyageur devenu militant.

« Il reste toujours des choses pour lesquelles il faut lutter. Baisser les bras, c’est un peu comme mourir. »
Acácio Pinheiro, militant syndical, associatif et politique, n’est pas un résigné.

Acácio Pinheiro a longtemps traîné avec lui une mauvaise conscience. « Je le reconnais, je n’ai pas honte de le dire, j’étais assez proche du régime, inconsciemment », dit-il. Acácio est né en 1951 dans une famille de paysans du centre-nord du Portugal, dans un petit village « anonyme », comme il dit. Anonyme, pas tout à fait, car le village porte le nom de Samel. Au plus, Samel est un anonyme virtuel : une recherche de la bourgade sur la toile est très ardue. Pinheiro est peut-être un peu sévère avec lui-même : oui, il a été membre de la « mocidade portuguesa », l’organisation de jeunesse du régime salazariste. « J’étais un fervent défenseur du régime, sans en être totalement convaincu. Mais c’était surtout faute d’autres références », dit-il comme s’il devait s’excuser. Pinheiro était beaucoup plus un enfant dans un monde rural isolé, pour qui la mocidade organisait, comme les scouts, des « voyages » de quelques dizaines de kilomètres ou des activités sportives : « C’était pour moi la possibilité de sortir de mon carcan et d’aller voir ailleurs ». Voilà pour la proximité envers le régime. Le comble de la ruralité portugaise des années 50 et 60 : c’est la machinerie fasciste qui ouvrait quelques fenêtres de liberté. « Dans ce village, il y avait la tradition. On savait ce qui était bien et ce qui ne l’était pas. Il fallait respecter les femmes, les vieux et les sages ». Pour le reste, les rares lettrés pouvaient lire les journaux passés par la censure, qui présentaient les prises de position de la « situação » – la « situation », comme le régime aimait à se définir lui-même.

La famille Pinheiro ne vit pas dans la misère. Sans être riche, elle possède quelques lopins de terre où elle cultive des céréales, du bétail et du vin. Aussi, à partir d’un certain moment, elle atteint une « stabilité économique », qui permettra à Pinheiro de faire des études – entendez des études secondaires. « Dans le monde où je vivais, aller au collège, c’était quelque chose de très étranger, réservé à la bourgeoisie ». Mais les parents Pinheiro n’étaient pas aussi obtus que les images d’Epinal de la ruralité portugaise de cette époque ne le laissent imaginer. « Un jour », raconte-t-il, « un voisin nous rend visite et demande à mes parents `Alors ? Il va étudier votre fils ?‘. Et mes parents répondent `Ce n’est pas à nous de décider, c’est à lui. On est prêts à investir‘. Je ne pouvais pas me soustraire à ce défi ! » Ainsi, pendant plusieurs années, Pinheiro fera ses 26 kilomètres à bicyclette et fumera ses trois cigarettes par jour (« une à l’aller, une à midi et une au retour »).

« On nous disait qu’il fallait tuer des terroristes. Mais je ne voyais que des gens comme vous et moi. »

Au début des années 70, il est incorporé dans l’armée. « Je voulais être un soldat plein de zèle et de patriotisme », confie-t-il. L’époque est aux guerres coloniales que le gouvernement de l’Estado Novo s’obstine à mener dans un empire qui déborde ce petit pays coincé entre l’Espagne et l’Atlantique. Pinheiro sert pendant deux années en Angola. C’est là que, à l’image probablement de nombre de jeunes Portugais, il commence à douter sérieusement du bien-fondé de l’entreprise. « On nous disait qu’il fallait tuer les méchants et les terroristes. Moi, je ne voyais pas de terroristes. Juste des gens comme vous et moi ». Pinheiro, qui commande 25 soldats dans une unité spéciale grâce à son niveau d’études, ne sera pas un soldat qui défendra avec zèle l’empire colonial : « Je me bornais à éviter des risques inutiles à mes gars et à ne pas faire de tort aux populations locales.»

Arrive enfin le 25 avril 1974. De jeunes officiers, appuyés par le général Spinola, prennent le contrôle du pays. On joue « Grândola Vila Morena » d’Afonso Zeca à la radio. C’est la « révolution des oeillets » et le successeur de Salazar, Marcelo Caetano, est prié de prendre sa retraite au Brésil. Fin de la dictature et des guerres dans les colonies africaines qui accèdent à l’indépendance. La fin de la guerre aussi pour Pinheiro : « Ce jour, j’étais en opération de ratissage au Cabinda. On était en pleine brousse. Ce n’était évidemment pas la grande euphorie comme à Lisbonne, mais j’ai ressenti un grand soulagement ». Une crainte de l’avenir aussi. Loin de la métropole, Pinheiro ne peut que difficilement présumer le succès du coup d’Etat. Après tout, un mois plus tôt, le 16 mars, une première tentative de renverser le régime avait échoué.

Peu de temps après, Pinheiro quitte Luanda et est rapatrié au Portugal. C’est là qu’il peut se rendre compte de « l’explosion politique et culturelle » qui agite le pays. Il participe évidemment à de nombreuses manifestations. S’il ne s’encarte dans aucun parti, il se situe bien à gauche, proche des communistes. Il se souvient encore de la propagande des milieux conservateurs, des anciens caciques du régime et surtout des grands propriétaires fonciers qui agitaient l’épouvantail des communistes, présentés comme des « mangeurs d’enfants ». Pour Pinheiro, cette liberté nouvellement acquise se traduit par des voyages. Bien plus éloignés qu’à l’époque de la mocidade portuguesa. Ce grand admirateur des voyages maritimes portugais part à la conquête du monde. « Certes, la colonisation qui en a découlée a produit beaucoup de mauvaises choses. Mais de l’autre côté, il y avait la bravoure et le courage de ces découvreurs. Sans oublier les découvertes scientifiques, de la flore, de la faune et la rencontre avec de nouveaux peuples qui s’en s’est suivie et qui, malgré l’esclavagisme, a aussi souvent été amicale ».

De toute façon, comme il le dit lui-même, il est un « cas spécial ». Contrairement à la plupart des autres de sa génération, il n’éprouve pas l’envie de se caser. « Ce n’était pas du tout mon soucis. Et comme j’étais un peu timide, les voyages étaient une manière de me libérer ». Cela n’a pas été sans un certain déchirement. Lui qui a été élevé comme un fils unique (son frère, de 19 ans son aîné et qu’il n’a pratiquement pas connu, avait quitté le domicile alors que le petit Acácio n’avait que quatre ans) a dû quitter ses parents. « Cela m’a fait mal. Leur absence était un vrai manque ». Mais désormais, Pinheiro rencontre ses nouveaux peuples à lui : en Amérique centrale, mais aussi en Europe, qu’il parcourt. En France, il rejoint les « compagnons bâtisseurs » et s’engage comme volontaire dans le « service civil international ». « J’ai décidé de devenir objecteur de conscience un peu trop tard. J’ai voulu faire le contraire ! », s’esclaffe-t-il. « C’était une manière de me racheter. Je me suis dis `tu as fait une mauvaise action par le fait de ton implication dans le régime‘. J’avais mauvaise conscience, tout en étant tranquille. Après tout, je n’avais tué personne. Mais j’ai voulu changer ma vie. Pas seulement par rapport au régime, mais aussi par rapport à moi-même ».

C’est un peu à cause de l’Australie qu’Acácio est arrivé au Luxembourg. Ou plutôt de l’Iran, qu’il traversait alors pour atteindre le sixième continent. Car voilà, nous sommes en 1979 et l’ayatollah Khomeini prend le pouvoir à Téhéran. Les citoyens portugais sur place sont rapatriés à Lisbonne. C’est la deuxième fois pour Pinheiro. Mais ce n’est pas un barbu clérical qui allait le freiner dans son tour du monde. Il décide de reprendre son périple, mais il lui faut par avance gagner un peu d’argent. Ses compagnons bâtisseurs lui recommandent un petit pays, le Luxembourg, en manque de main d’oeuvre dans le bâtiment. « J’y débarque en mai 1979. C’était une année exceptionnelle car il neigeait à ce moment ! Je me suis demandé dans quel endroit étrange j’avais atterri ». Il travaille donc dans une entreprise comme maçon à Schieren. Et le nomade Pinheiro va finalement se sédentariser et se caser : il y rencontre sa future femme (« une Luxembourgeoise qui connaît mieux le Portugal que moi ») et mère de ses deux enfants.

C’est ici qu’il va faire ses armes de militant. Il adhère rapidement au syndicat OGBL. C’est aussi l’affiliation à l’União et à l’Asti. « Les conditions d’habitation des travailleurs du bâtiment étaient encore très rudimentaires. Cela allait des logements de service dont les loyers étaient déduits du salaire, aux poulaillers ».

Plus tard, il va également adhérer au LSAP. Aux dernières élections communales, il figurait d’ailleurs sur la liste socialiste de Bertrange. Mais il n’est pas pour autant un admirateur béat de la social-démocratie. « Je me suis toujours considéré comme étant de gauche, voire un peu d’extrême gauche. Au Luxembourg, j’ai un peu fléchi vers le LSAP, même si je votais alors encore communiste à l’élection présidentielle portugaise ». Aux dernières législatives, c’est le PS de l’actuel premier ministre José Socrates qui a remporté son suffrage. Pinheiro en est un peu revenu : « Sa combativité du temps de son ministère de l’environnement sous Antonio Guterres m’impressionnait. Mais peut-être qu’avec une majorité absolue au parlement, on se rapproche plus du pouvoir que du peuple ».

Ce dimanche, Acácio Pinheiro, en sa qualité de vice-président de la Confédération des communautés portugaises, participera à un débat organisé par déi Lénk à la Fête des migrations avec Miguel Portas, député européen et une des figures du Bloco de Esquerda, jeune formation dynamique à gauche du parti communiste. « C’est évidemment plus facile dans l’opposition qu’au gouvernement. Mais j’admire ce parti, qui véhicule des idées très avancées. Ils sont intègres et dévoués, pas encore corrompus par le pouvoir ».

Au fait, tous ces engagements lui laissent-ils encore le temps d’avoir quelques loisirs ? « Très peu », explique cet artisan maçon indépendant. Il tient d’ailleurs à ne pas être qualifié d’entrepreneur, cela donnerait l’impression qu’il serait un grand patron. Car il tente même de concilier ses engagements politiques et sociaux avec sa vie professionnelle. Actuellement, il vient d’engager deux chômeurs. « C’est ma façon de tenir mon engagement », dit-il. Comme si, à nouveau, il devait s’excuser de ne pas avoir été l’enfant résistant de Samel.


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