LES CITRONNIERS: Conflit amer

Une veuve palestinienne, un ministre israélien, des citronniers problématiques. L’Israélien Eran Riklis a réalisé une fable politique d’une intelligence bienvenue.

La Palestinienne Salma face à l’Israélienne Mira: un verger les sépare.

Israël s’installe en territoire palestinien. Dans ce cas, Israël n’est pas l’Etat hébreu, mais le prénom de son nouveau ministre de la défense, Navon (Doron Tavory). Pour une raison qui restera inconnue jusqu’à la fin du film, il décide de s’installer, avec sa femme Mira (Rona Lipaz-Michael) tout près de la frontière séparant l’Etat d’Israël des territoires occupés palestiniens. Mais voilà, leur voisine Salma Zidane (Hiyam Abbas), une veuve palestinienne, vit des maigres ressources que lui procure son verger de citronniers, héritage familial depuis un demi-siècle. Problème : les services secrets en charge de la sécurité du couple ministériel voient dans ces arbres la possibilité pour d’éventuels terroristes de s’y réfugier. Les services de sécurité israéliens ne tergiversent pas longtemps et annoncent par courrier à Salma leur décision de couper les arbres en échange d’un dédommagement financier.

La fierté face à l’arrogance de l’occupant et le refus de voir une propriété familiale ancestrale disparaître, vont pousser Salma à contester la décision israélienne. Un jeune avocat palestinien brillant et ambitieux, Ziad Daoud (Ali Suliman), accepte alors de prendre en charge l’affaire, conscient que s’il en va de sa propre sécurité, l’Etat sioniste ne fait aucune concession. L’affaire débute d’ailleurs assez mal pour Salma, déboutée en première instance. Mais rien n’y fait : elle conteste la décision du tribunal israélien et décide de porter l’affaire devant la Cour suprême.

A partir de ce moment, les événements s’enchaînent. A travers Gilad (Liron Banares), journaliste au quotidien tabloïde Yedioth Ahronoth, mais surtout meilleure amie de Mira Navon, l’affaire devient publique. Mira, prototype de la « desperate housewife », éprouve en effet une certaine empathie pour le sort de Salma et critique les mesures des services secrets dans les pages de ce média de masse. Embêtant pour son carriériste de mari, qui aurait bien évité que la presse lui reproche d’avoir peur de quelques citronniers…

Disons-le d’emblée, cette coproduction franco-germano-israélienne du réalisateur Eran Riklis est certainement l’une des meilleures fictions traitant du conflit israélo-palestinien. Si l’oeuvre est politique, elle ne tombe pas dans les écueils classiques du cinéma militant traitant généralement du sujet. Pas de victimisation à outrance, donc. Par contre, à travers les différents protagonistes, Riklis réussit à dessiner une réalité toute en nuances.

Ce qui ne veut pas dire que le réalisateur israélien ne prend pas parti : les images du mur de séparation, qui lui donnent un caractère particulièrement hideux, sont régulièrement mises en parallèle avec la clôture qui sépare le verger dépérissant de Salma du coquet jardin des Navon. Aussi, les agents secrets israéliens – d’anonymes personnages en costume-cravate, lunettes noires et crânes rasés – sont franchement antipathiques et avouent eux-mêmes, sous l’injonction de Mira, qu’ils ne sont pas payés pour réfléchir.

Quant au principal responsable, le ministre, il reflète à lui tout seul la caste politique israélienne dirigeante. A quel parti appartient-il ? Ce détail est épargné au spectateur. Principalement soucieux de sa carrière et de son image, il n’est pas idéologue. Ses déclarations politiques sont bateau : il se dit pour la paix et la sécurité d’Israël. Et s’il commande de la nourriture kasher pour sa crémaillère, c’est surtout pour ne pas froisser ceux qu’il appelle les « culs-bénits ».

De l’autre côté de la frontière, le couple Salma et Ziad Daoud (qui vivent entre-temps une idylle) incarnent deux réalités palestiniennes. La réalité « populaire » incarnée par Salma, amère et impuissante, mais combative et intransigeante. Ziad par contre, s’il est tout autant combatif, est plus politique. L’attention des médias le grise et il politise habilement l’affaire comme symbole de la lutte des Palestiniens contre l’occupant sioniste. A la fin, l’on se rend compte qu’il se comporte comme le futur cadre du Fatah que l’on devine : là où Salma se sent injustement traitée, il voit un compromis acceptable qu’il interprète comme une victoire du peuple palestinien.

Mais si Rifkin n’hésite pas à se moquer des services secrets israéliens et de l’absurdité de leurs décisions, il n’épargne pas plus les notables locaux (oisiveté) et l’administration palestinienne (inefficacité). Le notable Abu Camal (Makhram Khoury), l’incarne parfaitement : incapable au début du film de venir en aide à Salma (qui le dérange pendant une « importante » partie de cartes), il ne se gênera pas pour autant, plus tard, à lui rendre visite pour lui reprocher son amourette avec son avocat. La tradition archaïque patriarcale triomphe de la solidarité politique.

L’on pourrait continuer facilement à énumérer les multiples allégories du film (comme l’intifada aux citrons de Salma dans le jardin du ministre). Reste que « Les Citronniers » est une fable politique d’une grande intelligence soutenue par des acteurs et surtout des actrices tout en retenue, mais redoutablement convaincants. Rafraîchissant et amer comme un jus de citron.

A l`Utopia.


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