ALAN BALL: Elle-Jasira

« Towelhead » est une expérience réussie : il montre que les nouveaux conflits au Proche-Orient commencent à s’enraciner dans la conscience américaine.

Difficile de grandir avec un père pareil.

Difficile de faire un film sur le « clash des cultures » – en l’occurrence américaine contre orientale – sans tomber dans les clichés et le ridicule. A quelques exceptions près, comme « Jarhead » ou encore « Three Kings », cette expérience n’a jamais été vraiment gratifiante et aucun de ces films de guerre n’a pu produire une catharsis chez le public, comme l’avait fait « Apocalypse Now » pour l’épisode du Vietnam. Mais la guerre, dans « Towelhead », n’est qu’une ombre lointaine, un moteur qui fait tourner l’histoire et lui procure – même à des milliers de kilomètres de distance – des moments décisifs. Elle est un facteur d’opposition, point de partage et prétexte à divers abus.

Tout commence au rasage. Juste que le compagnon de la mère de Jasira a rasé les poils pubiens de la petite – elle a 13 ans. Inquiète que son compagnon puisse à l’avenir abuser de sa fille, mais aussi par jalousie, la mère – américaine – décide de donner la garde de Jasira au père de celle-ci duquel elle a divorcé il y a longtemps. Le problème est que le père, un chrétien libanais qui bosse pour la Nasa, s’est plutôt mal intégré dans son nouveau pays. Même s’il partage les principales valeurs américaines, comme le christianisme, le patriotisme et le goût de la guerre, il n’a jamais accepté les us et coutumes de son pays d’accueil. Un cas archétypal de l’immigré de la première génération, tenaillé entre la fascination pour son pays d’accueil et la douleur que provoquent l’éloignement de ses propres racines.

En arrivant chez son père, les problèmes de Jasira ne font que commencer. Bien qu’elle n’ait que 13 ans, elle est en train de découvrir la sexualité et le désir. Sa beauté et son innocence ne manquent pas d’attirer les regards et d’attiser le désir de son entourage. Particulièrement celui de M. Vuoso, le voisin. Vuoso est un américain type : grand, musclé, blond et réserviste sur le point d’être appelé à servir pendant la première guerre du Golfe. Et il n’est pas très regardant quand il s’agit de suivre ses pulsions. Ainsi, Jasira perd sa viriginité dès qu’elle ne peut plus échapper à la convoitise du voisin.

 

Mais dire que le mauvais américain d’à côté soit le seul facteur de dérangement dans la découverte de la sexualité de la fille ne rendrait pas justice au film d’Alan Ball (auteur du script d’« American Beauty »), qui maîtrise parfaitement les nuances psychologiques. Ainsi, l’attirance de Vuoso pour Jasira est belle et bien réciproque. C’est dans sa maison qu’elle trouve des magazines porno qui déclenchent chez elle le mécanisme du désir, c’est bien elle qui va le voir pour une interview qu’elle compte publier dans le journal de son école. Juste que Vuoso, en tant que personne adulte, n’aurait jamais dû céder aux avances de Jasira – une faiblesse qui lui coûtera cher et qui fait de lui plus qu’un bad guy, mais aussi une figure faible et méprisable.

Et puis il y a le père, sévère, pudique et qui n’a pas peur du ridicule. En interdisant à sa fille d’utiliser des tampons ou encore de voir un copain noir, il coupe tous les ponts avec elle et l’enferme en même temps dans le silence. Un silence qu’on voit dans le visage de Jasira à chaque fois qu’elle est censée s’expliquer sur quelque chose : elle est ailleurs et ne sait pas traduire ses émotions en mots et phrases. Même la voisine américaine, un peu hippie et alternative, mais aussi très – ou trop – intéressée par la vie de ses voisins, qui se veut la confidente de Jasira contre la volonté du père, ne réussit jamais à extraire des choses décisives de Jasira.

« Towelhead » est un film réussi sur l’intégration et sur la sexualité. Il ne condamne rien ni personne, mais montre comment des différences entre personnes peuvent déclencher des mouvements, des évolutions, qu’elles soient tragiques ou non. La seule faiblesse du film réside dans la typisation des personnages : à l’exception de Jasira, ils sont tous un peu trop emblématiques de leurs origines. Mais cela ne devrait dissuader personne d’aller voir ce film.

« Towelhead », à l’Utopia.


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