« Les pères ont disparu du décor des cités sociales »

L’anthropologue belge Pascale Jamoulle au sujet de la « ségrégation matricentrée », l’absence des pères et une politique sociale contre- productive.

Dans le cadre de la «Fête/Faites de la Résistance, 7ièmes Rencontres transfrontalières pour l’humanité et contre le néolibéralisme»,Attac Luxembourg invite Pascale Jamoulle pour une conférence «La construction de l’identité masculine en milieux précaires», samedi 13 octobre à 17h00 au Centre culturel d’Athus-Aubange.

woxx: Une thèse de vos recherches établit un lien entre les comportements à risque et la transformation de la masculinité et de la paternité dans les milieux populaires. Comment êtes-vous arrivé à vous intéresser aux hommes, aux pères et à la question de la paternité?

Pascale Jamoulle: Tout est parti de mes recherches sur la toxicomanie il y a une dizaine d’années. A un moment de ma carrière, j’ai été amenée à évaluer la politique de prévention en matière de toxicomanie. Peu à peu, je me suis rendue compte, que c’est très important de travailler avec les usagers de drogues dans leur propre milieu. Sur place, j’écoutais le récit de leurs vies et j’essayais de comprendre quels étaient les mécanismes sociaux qui les avaient fait basculer dans la toxicomanie. Je voulais comprendre les transformations et les souffrances sociales que ces populations subissaient, ainsi que leurs problèmes familiaux. J’ai réalisé mes enquêtes suivantes dans les grandes cités sociales autour de Charleroi/Mons/la Louvière. J’ai surtout travaillé avec des mères seules, confrontées aux conduites à risques de leurs adolescents. Elles avaient souvent des problèmes de gestion relationnelle, les liens avec leurs enfants étaient très serrés. Ces derniers avaient des difficultés à s’émanciper et trouvaient des amitiés dans la rue, qui jouaient parfois un rôle de support, mais qui pouvaient aussi emmener des jeunes dans un parcours de désocialisation importante par rapport à la loi. Je me suis dit qu’il n’était pas normal de ne parler des conduites à risques qu’avec les mères et les enfants, mais pas avec les pères. Les pères n’ont-ils pas de parole ? On avait l’impression que les pères avaient disparu du décor. Il est vrai que dans les grands espaces de logements sociaux, les critères d’octroi de logements sont favorables aux familles monoparentales. Et comme la plupart des familles monoparentales sont matricentrées, l’on trouve effectivement peu d’hommes déclarés dans les logements sociaux.

Cette « ségrégation » monoparentale et matricentrée serait-elle la conséquence d’une certaine politique sociale ?

Il est clair qu’il y a des mesures publiques qui sont tout à fait contre-productives pour le bien-être des familles et pour la santé mentale en général. Même si ces mesures sont instaurées de bonne foi, puisqu’elles visent à offrir aux plus précaires un logement, concentrer les familles monoparentales dans les mêmes bâtiments crée des problèmes. Cette politique mène à créer des zones plutôt matricentrées, des zones artificielles où les hommes disparaissent du décor. Cette situation crée aussi une absence de référence masculine autour des enfants. Et la substitution qu’on peut avoir avec le beau-père, le frère, le voisin, qui fonctionne souvent très bien dans les familles monoparentales, marche évidemment beaucoup moins dans des zones où on a rassemblé les plus précaires et les plus isolés. Tout cela me poussait à déduire qu’il était très important d’aller enquêter sur les conduites à risque auprès des hommes et des pères. Comment vivaient-ils leur paternité ? S’ils étaient hors du décor des familles, où étaient-ils ? S’occupaient-ils d’autres enfants ? S’étaient-ils engagés dans des familles recomposées ? Comment vivaient-ils les conduites à risque de leurs enfants ? Eux-mêmes avaient-ils connu des conduites à risque dans leur jeunesse ? Comment s’en étaient-ils sorti ?

Comment vos thèses sont-elles nées ?

Je suis une anthropologue de terrain. J’utilise donc la méthode classique de l’anthropologie, c’est-à-dire l’observation participative, le décryptage de l’espace urbain, des espaces domestiques. Comme anthropologue, il faut comprendre le processus des changements sociaux, avoir un regard distancié sur ce qui se passe et se poser de nouvelles questions. Les gens sont à la base de mon métier, leurs traces de vie et leurs vécus. Ce sont eux qui nous indiquent les questions pertinentes, qui nous permettent de nous ancrer dans leurs systèmes de vie, qui nous font comprendre les problèmes qui activent les conduites à risque des jeunes.

Les pères et la question de la paternité dans le monde populaire – j’imagine que c’est un sujet qui jusqu’ici n’a pas encore été tellement recherché ?

On a beaucoup plus travaillé autour de la paupérisation des femmes et de la domination masculine. Mais peu de gens ont travaillé sur la question de la condition masculine dans la précarité. Il y a quelques travaux sur les logements sociaux – mais ils étaient surtout centrés sur l’économie souterraine, les valeurs de l’école de la rue, la discrimination. Mais la question de l’identité masculine et de sa construction dans un monde où la situation familiale et professionnelle devient précaire, je n’avais encore rien vu là-dessus. Il y a pas mal de sociologues qui travaillent sur les nouvelles paternités contemporaines, mais ça se situe plutôt dans les milieux bourgeois, où « s‘ inventent » beaucoup de nouveaux pères. Le monde populaire par contre, quand il est touché de plein fouet par les difficultés économiques, s’invente plus difficilement. Et parfois, il y a des attitudes de rigidité dans le rapport homme-femme. Pour se transformer, il faut avoir des ressources. Dans les milieux populaires, les gens sont parfois précipités de crise en crise et les moments de répit sont rares. Ainsi peut-on observer chez beaucoup d’hommes des dynamiques de fuite par rapport aux difficultés. Mais on aussi l’impression que les services sociaux et juridiques privilégient beaucoup plus les femmes. Il y a donc un sentiment d’injustice sociale, de honte et de gêne vis-à-vis des institutions qui est très présent. Même si la violence et la domination masculine restent des phénomènes très présents là comme ailleurs.

Mais pourquoi les pères quittent-ils la famille ?

On doit essayer de comprendre les trajets de vie dans leur ensemble pour comprendre un peu cette déparentalisation. Je crois que les transformations des familles contemporaines, les divorces et la co-parentalité, c’est compliqué pour les hommes. D’abord parce qu’il y a de grandes tensions au niveau des pensions alimentaires. Les hommes ont du mal à assumer deux familles. Ainsi en Belgique, en pratique, le droit de voir l’enfant dépend souvent du paiement des pensions, même si dans la pratique et légalement, ce n’est pas vrai, car il n’y a pas de liens entre les paiements de pension et le droit à la paternité. Au niveau de la co-parentalité, les pères doivent développer une capacité de dialogue et de partage des tâches. Mais les vies de famille dans les classes populaires reposent souvent sur une ségrégation sexuelle des tâches. Or, dans la co-parentalité, les pères ont un contact direct avec leurs enfants, sans la médiation de la mère et ils doivent pouvoir assumer des tâches quotidiennes. Et puis, l’éducation dans le monde populaire ne passe pas nécessairement par la parole, mais plutôt pour beaucoup de pères par une insertion père/fils dans le monde syndical, le monde du travail. Dans les systèmes de co-parentalité contemporaine, il faut souvent éduquer les enfants par la parole, parce que au moins la moitié du temps ils vivent loin: cela demande des capacités de dialogue. Le monde populaire, moins scolarisé, manie souvent moins bien le dialogue que le monde bourgeois, ce qui rend la co-parentalité plus difficile encore à assumer.

Il est un fait que les hommes se sentent souvent marginalisés. Parfois, ils ne sont même pas inscrits dans les logements et n’ont pas d’existence légale. A cause du chômage, beaucoup de pères travaillent dans le secteur « informel ». Les expériences du dispositif judiciaire et carcéral décrédibilisent d’autant plus les hommes au sein de leurs familles.

Quelles conséquences cela a-t-il sur les enfants ?

Les gamins essaient de construire leur identité masculine dans des zones « ghettoïsées ». Les filles ont du mal de s’affirmer sur les territoires publics, elles sont parfois bousculées. Certaines ont beaucoup de ranc?urs et de ressentiments, elles ont des difficultés à construire des relations pacifiées avec des hommes. Alors, parfois, c’est un cercle vicieux. Des femmes tablent plus sur leur indépendance et la préservation de leurs enfants que sur le couple. Quand ils entrent dans un « circuit de disqualification mutuelle », les enfants sont brusqués et intègrent des images négatives de l’autre sexe, qui fragilisent leur capacité de se fier à l`autre. Les conduites à risque sont souvent des signes de ces disfonctionnements familiaux. Dans les familles très individualistes, nucléaires, on n’a qu’une personne pour inscrire les règles de vie, les interdits fondamentaux, les fonctions sociales et affectives?. Dans ces familles, les dispositifs de socialisation sont plus fragiles. Surtout le sentiment d’être seule avec ses enfants est difficile. Ainsi, à l’adolescence, on a des conduites à risque qui sont souvent des appels, parce que l’enfant n’arrive pas à s’émanciper, parce que le lien avec la mère est trop proche. Chaque histoire est différente, mais la vulnérabilité est là.

 

Pascale Jamoulle:
Née en 1961, Pascale Jamoulle est assistante sociale, licenciée en lettres et docteure en anthropologie. Aujourd’hui elle travaille au Laboratoire d’anthropologie prospective de l’université de Louvain-la-Neuve et dans un centre de santé mentale en Belgique. Elle est auteure de plusieurs ouvrages comme « Des hommes sur le fil. La construction de l’identité masculine en milieux précaires » (2005) ou « Drogues de rue. Récits et styles de vie » (2000).


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