FORTERESSE EUROPE: mère blafarde

Alors que les institutions glorifient la signature de l’accord de Schengen il y a 25 ans, le bilan qu’on peut en tirer d’un point de vue humain est très mitigé.

Interrogé sur mon lieu de naissance, je réponds « Luxembourg, à la maternité ». C’est factuellement exact, et surtout, cela m’évite de mentionner le village de mon enfance : Schengen ! A quoi bon évoquer les souvenirs de gamin, les jeux dans les vignobles et les celliers, les fêtes locales et le train à la vapeur qui passait sous le pont ? Le nom de Schengen est aujourd’hui réduit à sa valeur symbolique : la liberté de circulation à l’intérieur des frontières européennes et la surveillance quasi-militaire de celles-ci – un confort appréciable pour les un-e-s et une abomination pour les autres.

Le fameux accord signé en 1985 visait, au premier abord, à supprimer les contrôles douaniers entre pays adhérents. Mais les ONG qui, déjà à l’époque, avaient tenté de perturber les festivités, ne s’y étaient pas trompées : une bonne partie du texte était consacrée à l’immigration et à la coopération policière. Cette tendance s’est poursuivie au fil des ans, pour aboutir à une frontière extérieure de l’Union européenne qu’on tente de rendre imperméable à toute immigration clandestine et qui est surveillée par des dispositifs de type militaire. Un des effets de Schengen est ainsi la mort de centaines de réfugié-e-s par an, surtout du côté de la Méditerranée. Il n’y a pas de quoi être fier.

Cela rappelle d’autres souvenirs d’enfance et d’adolescence. L’époque des frontières « fermées », quand un voyage à Metz ou à Bernkastel représentait une aventure. La même époque à laquelle le mot « réfugié » désignait des personnes fuyant le communisme et bravant tous les dangers pour franchir le mur de Berlin. Puis, dans la foulée de la désagrégation du bloc soviétique, on a vu se construire ce nouveau « mur » et se multiplier les discours sur les réfugié-e-s indésirables voire dangereux-ses. Alors que 1989 avait suscité l’espoir d’enfin surmonter les divisions et les restrictions ayant entravé l’humanité pendant plus de quarante ans, l’Europe de l’Ouest, généreuse championne de la liberté à l’époque de la guerre froide, se transformait en un continent radin et liberticide.

Et toujours le nom du village luxembourgeois, rattaché au « Système d’information de Schengen », conséquence logique de la convergence des politiques de visas : depuis 2001, cette banque de données fiche des personnes dangereuses, indésirables, dont la demande d’asile a déjà été refusée ou tout simplement suspectes. Ce système constitue un élément essentiel du développement tentaculaire de la surveillance au sein de l’Union européenne … comme si, après avoir reproduit le « mur », on voulait en faire de même avec la fameuse « Stasi ». Ainsi, parallèlement à « l’espace de liberté, de sécurité et de justice » vanté par les institutions européennes, se développe une réalité de servitude, d’insécurité et d’arbitraire, tournée contre la population européenne elle-même, et plus encore contre le reste du monde.

Mais ne soyons pas injustes. La liberté de circulation, dont jouissent les citoyen-ne-s européen-ne-s, constitue un progrès très réel, et une grande bouffée d’air pour la génération post-89 des pays de l’Est. Je persiste à croire qu’un surplus de liberté pour les un-e-s n’est pas fatalement lié à des mécanismes de contrainte et d’exclusion envers d’autres. Cet acquis de la construction européenne, comme tant d’autres, peut aussi être compris comme une préfiguration de libertés et de droits dont bénéficiera un jour l’ensemble de l’espèce humaine. Ce jour-là, annoncer que je suis originaire de Schengen ne m’embarrassera plus.


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