TUNISIE: Retour en arrière

En pleine saison estivale où les Européens déferlent dans les usines à touristes tunésiennes, le woxx revient sur l’histoire d’une pied-noire réinstallée dans l’ancienne colonie française.

Dans les rues d’Akouda : l’impression de nonchalance est trompeuse. D’une manière ou d’une autre, tout le monde s’affaire.

Le ressac des vagues sur les côtes méditerranéennes écrit une partie de l’histoire de l’humanité. Ce va-et-vient incessant de cette eau roulante qui donne l’impression de vouloir s’échapper de son bassin pour retourner finalement à son point de départ : ce sont ces peuples qui n’ont cessé d’y transiter depuis des siècles, de façonner non seulement une région du monde, mais un des berceaux de la civilisation humaine des plus déterminants. Ce n’est pas par hasard que le « pape de la nouvelle histoire », Fernand Braudel, avait développé sa méthodologie historiographique en consacrant sa thèse à la Méditerranée.

Certains moments, certains évènements, vous rapprochent de ces trois temporalités. Ils partent eux aussi du grand, vaste et presque immuable pour arriver à la micro-histoire, celle des individus, la « surface », celle qui s’agite et qui est agitée au gré des courants chauds et froids. Et l’on constate l’étroitesse de l’étau historique qui enserre le libre-arbitre.

En 1956, le protectorat de Tunisie, un royaume fantoche intégré dans l’empire colonial français, accède enfin à l’indépendance, après une lutte menée par le parti du Néo-Destour (1) dirigé par le combattant suprême, « l’aigle » Habib Bourguiba. L’histoire du colonialisme est une histoire d’injustices. Injustices envers les colonisés et dominés. Mais injustices aussi envers celles et ceux qui, souvent à tort, furent assimilés à la domination. Les pieds-noirs (2), loin de constituer uniquement les classes dominantes du Maghreb français, payèrent également, dans leur ensemble, salauds et honnêtes gens confondus, le prix de l’impérialisme hexagonal. Quelques notions de base de l’histoire française contemporaine suffisent à avoir du moins entendu parler de ces destins, de ces populations qui traversèrent en bateau la Méditerranée pour se déverser à Marseille, d’où elles s’éparpillèrent dans leur « nouvelle patrie ».

Les plus rétifs aux changements brusques préférèrent prendre racine dans la cité phocéenne : sa luminosité, sa vivacité qui reflète le concentré humain des deux rives méditerranéennes et la perfection de son climat ont mis fin au périple de nombreux pieds-noirs. Une nouvelle vie pouvait commencer, même si elle allait être jalonnée de ces colibets et brimades auxquels sont sujets tous ceux qui viennent d’ailleurs. Pas arabes, mais pas français non plus. Parfois juifs, ce qui n’est jamais aisé à porter. Mais français quand même à leurs yeux, en même temps que marocains, algériens ou tunisiens pour les plus nostalgiques. Un peu des deux, mais seulement un peu. Et cet accent, reconnaissable et parfois audible à des dizaines de mètres, qui fit le bonheur des comédies estampillées pieds-noirs et la renommée de ces acteurs qui surent en (sur)jouer : le duo Guy Bedos et Marthe Villalonga dans « Un éléphant, ça trompe énormément », qui met au jour la relation conflictuelle entre une mère étouffante et son médecin de fils quadragénaire, fait définitivement partie de l’imagerie burlesque et populaire des pieds-noirs, tendance séfarade.

Destins phocéens

Annie est née en plein baby-boom. Cinquième d’une fratrie de huit enfants, elle voit le jour en 1949 dans les quartiers du nord de Marseille, ceux où est massé le prolétariat phocéen. Une famille peu atypique dans cette région de France : un père, manoeuvrier sur le port, fils d’immigrés italiens et brésiliens et une mère franco-espagnole s’occupant jour et nuit de sa ribambelle. Qu’ils aient de bonnes notes ou pas à l’école, peu importe. L’important, c’est qu’ils puissent contribuer le plus rapidement possible au confort matériel de la famille. C’est-à-dire que dès l’obtention du certificat d’études (la fin de l’école primaire), pour Annie, ce sera la fabrique : les pâtes en premier, les chewing-gums « Globo » ensuite, avant d’atterrir dans une blanchisserie qui fera d’elle, des décennies plus tard, une repasseuse hors pair.

Cette jolie brune svelte aux cheveux noir de jais, dont l’apparence inspira par la suite certains de ces admirateurs à la surnommer « L’Indienne », ne passait évidemment pas inaperçue auprès de la gent masculine du petit quartier de Saint Gabriel. Tout aussi typé, Claude ne regretta pas longtemps que ses parents, pieds-noirs maltais et propriétaires d’une boucherie à Tunis, avaient choisi le quartier de l’archange annonciateur. Après tout, son déracinement n’était pas aussi douloureux : il n’avait qu’une dizaine d’années lorsque ses parents furent contraints de troquer une vie aux odeurs de jasmin contre les effluves des lavandes provençales. Contrairement à eux, il n’éprouvait pas ce besoin de couvrir le poste de télévision de crachats à la moindre apparition de Bourguiba, symbole de leur exode.

Comme tout amour de jeunesse, la passion fut fulgurante. Et courte. Rencontre à 16 ans, Annie est prise pour femme à 18 ans, tombe enceinte, met au monde sa fille Magalie un mois avant mai 68 et se sépare peu après de son « Tunisien », comme elle l’appelait.

Quarante ans plus tard, le passé rattrape Magalie. L’envie de connaître mieux la terre qui a vu venir au monde son père, la pousse à se rendre régulièrement dans l’ancien royaume de Carthage. Les temps ont changé et le visage de la Tunisie avec. L’ancienne colonie française, après être passée par le bouillonnant règne modernisateur de l’autocrate Bourguiba, ce kémaliste à la sauce harissa, est désormais dirigée d’une main de fer par son successeur Zine el-Abidine Ben Ali, à la tête d’une oligarchie technocratique corrompue. Qu’à cela ne tienne ! Coup de coeur ou coup du destin, mais surtout coup de tête, Magalie décide que la patrie volée de son père deviendrait la sienne. Et la perspective de dire adieu à la soporifique région arlenaise où elle s’était sédentarisée depuis plus de quinze ans, la motiva d’autant plus.

L’appel de l’autre rive

Plutôt jolie, typée et à la chevelure noire et bouclée, elle pourrait presque passer inaperçue. Ne serait-ce ses habitudes « occidentales » et sa méconnaissance de la langue arabe, voire le « tounsi », comme l’on y appelle la variante linguistique locale. Héritière des gouailles pied-noires et marseillaises, elle ne mettra d’ailleurs pas longtemps à convaincre Wissam de partager sa vie. Et son « restaurant ». En fait plutôt un snack, situé à Akouda, petite bourgade de 20.000 habitants au nord de Sousse, la « perle du Sahel » (3).

Ce snack, qui n’a jamais été baptisé, est un local quelconque, de ceux que l’on trouve à chaque coin de rue en-dehors des zones où pullule le tourisme de masse. Pour quelques centaines de millimes, au maximum un dinar (50 centimes d’euros), le travailleur tunisien vient s’y restaurer, parfois à plusieurs reprises par jour. La gourmandise n’est pas un péché dans cette partie du monde. Il serait d’ailleurs trop dommage de faire l’impasse sur cette diversité d’excellents sandwichs : mléouis, chapatis ou encore les « fricassés », ces beignets fourrés au thon, à la salade méchouia et à cette harissa omniprésente dont les Tunisiens sont si friands. Et c’est une des raisons pour lesquelles Wissam refuse d’en servir à midi : non seulement le fricassé est succulent, mais il est bon marché (à peine dix cents). Trop bon marché dans un pays où le quotidien du travailleur tunisien ressemble à une quête constante du moindre dinar.

L’image que la Tunisie renvoie vers l’Occident est souvent trompeuse. Certes, les réformes introduites par les Néo-Destouriens comptent parmi les plus progressistes du monde musulman, notamment le fameux Code du statut personnel promulgué dès l’indépendance et qui consacre l’égalité juridique entre les deux sexes. Mais désormais, la pression islamiste, réponse au chômage, à l’indigence croissante d’une population fatiguée de la corruption généralisée, est présente, et livre un prétexte par ailleurs bienvenu à Ben Ali et ses sbires pour justifier l’Etat policier. A cela s’ajoutent les promesses non tenues du bien-être collectif. Même si Bourguiba ôta en public les foulards aux jeunes filles et qu’il incita les soldats à briser le jeûne en période du Ramadan, la société tunisienne, bien que moderne, retourne peu à peu vers une religiosité sécurisante. Le régime tunisien souffre des mêmes maux que d’autres nations arabes dirigées par des gouvernements autoritaires et corrompus et soutenus par un Occident qui se veut civilisé. Si le pays connaît un taux de corruption légèrement inférieur à celui de ses voisins, il n’en est pas moins en proie à la détérioration des conditions sociales que la libéralisa-tion de l’économie entamée au milieu des années 80 a amplifiée. De fait que plus du tiers de la population vit d’activités informelles.

Cette situation, c’est à la fois l’aubaine et une source de soucis financiers pour Wissam et son snack. Aubaine, car les va-et-vient incessants vers son local sont le résultat de la présence d’un grand nombre d’hommes plus ou moins jeunes, installés à quelques dizaines de mètres au fameux « café des hommes ». Plus qu’un café, c’est un lieu de rencontre et parfois une salle d’attente. Vous n’y rencontrerez évidemment aucune femme. L’entrée ne leur est pas interdite, mais celle qui s’y aventurerait hériterait d’une réputation peu flatteuse. De toute façon, le « café des hommes » d’Akouda n’a rien de très glamour. Des chaises et des tables installées ci et là, autour desquelles l’on boit le thé ou le café, l’on fume et l’on joue aux cartes. Et l’on attend, surtout, une occasion de rendre un petit service, histoire de récolter quelques dinars toujours bienvenus.

Mais le manque d’argent endémique des travailleurs, journaliers et chômeurs cause un certain nombre de tracas à Wissam, forcé de vendre ses produits à crédit. A l’heure du déjeuner, alors que les travailleuses d’une usine de textile toute proche affluent en grand nombre, Magalie sort son cahier de créances et inscrit les dettes alimentaires qui s’accumulent : « C’est un chappati Naïma ? Et Caouthar, tu ne prends rien ? Vous le partagez ? D’accord, un chappati. Mais demain, vous payez, hein ! ». Elles paieront demain, Inch’a Allah. Si le directeur de l’usine consent enfin à leur verser leur salaire mensuel, en retard de quelques jours. Petit détail : le propriétaire de l’entreprise n’est pas un local, mais un Français. L’on entend de temps à autres les patrons français vanter les mérites du modèle économique de la Tunisie, dans lequel il fait bon investir. Pas étonnant : il n’y a pas de mouvement de grève, comme en France, qui se déclenche à la moindre heure supplémentaire travaillée gratuitement, ni aux retards de versement des salaires, déjà bien maigres. Quant à l’Etat, armé de son puissant bâton policier, il n’a même pas besoin de l’agiter pour convaincre les plus récalcitrants à l’exploitation de retourner au labour fissa – la crainte de se retrouver sans emploi est un argument suffisant.

Malgré les apparences et les clichés dont les Européens sont trop souvent imprégnés, l’on travaille beaucoup en Afrique du Nord. Et l’attente au coin d’une table d’un bar n’est pas synonyme d’oisiveté. Ce sont les aléas du travailleur obligé de s’en remettre au système : s’il n’est pas soumis à un horaire fixe, les heures ne le sont pas non plus. Cela demande une certaine flexibilité, un peu le rêve des néolibéraux bien de chez nous, mais qui possède le désavantage de déstructurer le temps, principal obstacle à la possibilité d’organiser sa vie.

Moktar, prototype physique du macho tunisien, teint très mat, les cheveux gominés vers l’arrière et portant fièrement et en toutes circonstances des imitations de lunettes de soleil Ray-Ban, fait partie de ces jeunes chômeurs/journaliers qui transitent entre le bar et le snack. Ce jour-là, il semble de bonne humeur. Tandis que Wissam lui prépare un mléoui, ils échangent quelques mots en arabe. Puis, lorsque Moktar s’en va consommer son mléoui un peu plus loin, Wissam me regarde d’un oeil amusé : « Il est content, car demain, il y a sa `madame espagnole‘ qui arrive ». Puis, plus discrètement, en tentant de réprimer un petit rire, il rectifie : « Mais c’est pas une madame, c’est un monsieur ».

« Mais au fait, t’es `miboun‘ ou pas ? »

Malgré une législation relativement progressiste, la Tunisie, à l’image de l’ensemble des Etats d’Afrique du Nord, considère l’homosexualité comme un délit, même si, dans la pratique, elle se montre plus souple qu’ailleurs. Je demande à Wissam si Moktar est homosexuel. Il me répond que non, qu’il sort aussi avec des femmes, mais que le « monsieur espagnol » est « gentil » avec lui.

Le tourisme de masse a transformé la Tunisie en lupanar à ciel ouvert. Surtout la région du Sahel, seconde destination touristique, après l’île de Djerba, avec ses villes de Sousse, Hammamet, Monastir ou le Port El Kantaoui. Que Moktar soit gay ou pas, là n’est pas la question. Les arguments pécuniers ou matériels de son touriste espagnol doivent suffire à convaincre Moktar de déroger à ce qui est considéré comme étant les moeurs justes par son entourage. Et son entourage, malgré l’homophobie très vivace, semble s’accommoder de ce genre de source de revenus. Après tout, Moktar ne doit pas être le seul à profiter de cette manne ibérique.

Mais les brimades peuvent se montrer plus féroces pour celui qui de toute évidence ne montre aucune attirance envers les femmes. Driss est coiffeur-stagiaire à Hammam-Sousse, comme il le déclare fièrement en laissant glisser la tirette de son polo de haut en bas. Driss représente la caricature du jeune homosexuel aux gestes et mimiques efféminés. Pourtant, il s’en défend, montrant à qui veut le croire les photos de ses supposées conquêtes féminines qu’il a stockées dans son téléphone portable. Mais les regards furtifs qu’il lance sur certains hommes présents dans le snack ne dupent personne. Un jour, Driss arrive en pleurs auprès de Magalie, lui racontant une nouvelle mésaventure. Hussein, lui aussi coiffeur-stagiaire, mais dans un salon d’Akouda, l’aurait traité de « miboun », l’équivalant de « pédé » en tounsi (ne vous y trompez pas, l’insulte est très grave). Le sang de Magalie et de Wissam, aux caractères bien bouillants, ne fait qu’un tour et ils décident d’élucider le conflit. Il faut dire que Wissam jouit d’une certaine autorité – son frère est après tout l’assistant de l’imam de la mosquée d’Akouda. Déboulant dans le salon, il demande à Driss de désigner le coupable de l’infâme injure. Celui-ci n’hésite pas une seconde et pointe du doigt en tendant le bras d’une manière peu virile vers Hussein : « C’est lui ! ». A la vue de Wissam, Hussein, qui n’est qu’un adolescent, blêmit, et comprend son erreur qui lui vaudra une « traha » (gifle) bien sentie. L’injure vengée, Wissam ne peut cependant se retenir, et, se retournant vers Driss, il lui demande : « Mais c’est vrai que t’es miboun ? ». Celui-ci s’en défend naturellement. Magalie proteste, laisse ressortir son penchant de femme occidentale aux moeurs libérées en rappelant à son mari que là n’est pas la question. « Mais alors pourquoi fait-il toujours comme ça ? », lui rétorque-t-il en agitant ses mains telle une mauvaise imitation de Michel Serrault dans la « Cage aux folles ». Si Driss se prostituait, l’on pourrait presque penser que ses penchants seraient plus acceptés, considérés comme un bien pour un mal.

Le couple que forment Magalie et Wissam est assez hors norme. Si les couples mixtes ne sont pas rares, la règle veut que ce soit le ou la Tunisien-ne qui rejoigne son ou sa partenaire en Europe. Cette fois-ci, c’est l’inverse, d’autant plus que Wissam n’est pas très voyageur. Son monde à lui, c’est Akouda et il ne se rend que par nécessité à Sousse, déjà trop bruyante à son goût. Quant à Tunis ou Sfax, mieux vaut ne pas lui en parler. Il s’est juste rendu une ou deux fois dans la Libye voisine, mais n’en a retenu que des expériences qui confirment les clichés que les Tunisiens entretiennent à l’égard de leurs voisins orientaux. Les Libyens sont en effet sujets aux mêmes blagues douteuses que les Belges sous nos latitudes. Wissam ne quittera jamais sa Tunisie et Magalie semble avoir définitivement pris racine là où l’Histoire sectionna celles de son père. Mais l’originalité de ce couple mixte réside dans le désintéressement matériel. La connaissance de ce pays détruit de plein fouet un mythe entretenu en Europe : celui que le client de la prostitution serait exclusivement ou presque masculin.

Les hommes-objets

La femme aussi aime payer pour recevoir les faveurs d’un étalon, d’un phallus sur pattes. Si certains jeunes Tunisiens sont ravis de voir s’approcher la saison estivale et avec elle les arrivages de jeunes touristes venues des quatre coins de l’Europe et qui, contrairement à leurs congénères locales, se baladent sans gêne en tenue courte, beaucoup d’entre eux s’adonnent au « championnat ». Première étape : squatter les zones touristiques. Si possible, tenter d’intégrer une plage à touriste où, en principe, seuls les clients de l’hôtel propriétaire de la bande de sable fin peuvent se prélasser. Deuxième étape : barboter dans l’eau, si possible avec quelques amis, en attendant l’arrivée d’une « proie » qui ne demande qu’à se faire harponner. Les plus convoitées ne sont pas les plus jeunes ou les plus jolies. Le « champion » tunisien sait faire la part des choses : les jolies étudiantes, c’est pour l’amusement. Car fréquenter une Tunisienne locale sans l’épouser, c’est prendre le risque de se retrouver avec une « pute » et la réputation qui va avec. Et cela, évidemment, ça ne se fait pas. Mais les proies « sérieuses » sont les femmes mûres, quinquagénaires, divorcées, voire même – et c’est bien mieux – veuves. Elles recherchent non seulement un amant, mais surtout un compagnon, beau et jeune, ce qui n’est plus si facile là d’où elles viennent. Et le jeune et beau « champion » ne demande qu’une chose : le mariage et le visa pour l’Europe, avec toutes les illusions que cela comporte. Comme toujours et dans toutes les combinations possibles, la prostitution met à nu la rencontre entre la misère sexuelle et affective et la misère économique. Et dans le cadre des relations Nord-Sud, c’est la femme qui détient cette fois-ci le pouvoir économique. Bonne leçon sur la nature humaine et surtout sur les rapports de classes.

L’on se demande parfois ce qui a poussé Magalie à se « ré-expatrier », comme si elle tentait d’aller à rebours de l’Histoire. Pourtant, la Tunisie de Bourguiba a tout fait pour pousser les « colons » vers la porte de sortie. Le signal était bien clair : le mariage forcé entre Français et Tunisiens est venu à son terme. Le divorce fut moins violent qu’en Algérie, ce qui rendit la réconciliation d’autant plus facile. L’amitié oui, mais chacun chez soi. Et si la France consentait à se montrer un peu moins conciliante vis-à-vis du pouvoir en place, le peuple tunisien lui en serait d’autant plus reconnaissant. Comme une seconde libération peut-être.

Mais peut-être que Magalie se sent réellement libérée depuis qu’elle a traversé la Méditerranée. Malgré le voile qu’elle porte afin de faciliter son intégration que son statut d’étrangère ne facilite pas, cette femme qui a toujours été athée, semble avoir retrouvé quelque chose de perdu. Les difficultés quotidiennes présentes dans cette partie du monde que sont le manque d’argent, l’inefficacité administrative dont les rouages fonctionnent mieux s’ils sont huilés à coups de dinars ou le caractère patriarcal de la société ne l’ont pas repoussés. Est-ce une certaine idée de la chaleur humaine, de l’entre-aide, associée certes à un étroit contrôle social mais tout de même un tissu de solidarité résistant à toute épreuve ? L’on se demande aussi si ces milliers de Tunisiens qui échouent en Europe trouvent le bonheur, à défaut d’avoir trouvé le véritable amour, voire de l’avoir laissé sur place. Et si, finalement, l’Histoire récente n’avait fait que séparer ces deux rives de la Méditerranée qui n’ont d’autre destinée que de se retrouver ? Comme le va-et-vient de ces vagues chaudes.

(1) Le Néo-Destour est le parti à la tête duquel Habib Bourguiba mena la Tunisie à l’indépendance. D’inspiration nationaliste et laïque, il changea de nom en 1964 pour devenir le Parti socialiste destourien, lorsque Bourguiba tenta l’expérience socialiste. Finalement, son successeur Ben Ali renomma le parti en 1987, lors de sa prise du pouvoir, en Rassemblement constitutionnel et démocratique (RCD). Il est toujours membre de l’Internationale socialiste.
(2) Si les puristes limitent ce terme aux seuls non-musulmans d’Algérie, il s’est étendu à celles et ceux des protectorats du Maroc et de Tunisie. Sont considérés pieds-noirs les habitants du Maghreb français non « indigènes » (bien que certaines communautés juives, notamment en Tunisie, y sont présentes dès l’antiquité, avant l’arabisation de la région) et souvent d’origines diverses : espagnoles, maltaises, italiennes et françaises. Suite aux indépendances, ils furent contraints de rejoindre la métropole, furent appelés « rapatriés », bien que la majorité d’entre eux n’avait jamais posé les pieds sur le continent européen.
(3) En arabe, « sahel » signifie « littoral ». La région du Sahel tunisien n’a donc aucun rapport avec la zone géographique du même nom qui forme la ceinture entre le Sahara et les zones tropicales. Elle se situe sur la côte orientale à environ 120 km au sud de Tunis et est réputée pour avoir été le centre de l’empire de Carthage.


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