ÉTUDIANTS AFRICAINS: Etudier à Lilliput

Depuis 2002, les étudiant-e-s africain-e-s ont leur propre organisation sur le site de l’Université du Luxembourg. Des relations nord-sud à leur situation au Luxembourg, ils ont beaucoup à dire.

Membres du Comité des étudiants africains du Luxembourg. De gauche à droite: Jean-Xavier Manga, Fabien Atangana, Gisèle Dakeu et Ghislaine Ndeutchi.

« Oh, ça c’est une question que l’on m’a souvent posée ! », lance spontanément Ghislaine Ndeutchi, étudiante camerounaise de 24 ans en Master d’informatique à l’Université du Luxembourg (UDL). Mais comment éviter cette question : vivant sur un autre continent, comment peut-on en venir à choisir le Luxembourg, petit pays parfois même méconnu des voisins directs, comme lieu d’études ? « Quand je suis arrivée, je me suis attendue à voir de grandes choses. Je n’avais aucune idée du Luxembourg, je ne savais même pas qu’il y avait une langue appelée le luxembourgeois. C’est à partir de ce moment que j’ai compris pourquoi on me posait toujours la question. » Le Luxembourg, le grand inconnu. Ce fut aussi le constat de Fabien Atangana, 19 ans, camerounais lui aussi et étudiant en première année de droit : « Mon père nous racontait que le Luxembourg était le pays le plus riche, et je m’attendais à voir un grand pays très beau. C’est vrai qu’il est très beau, mais il est aussi très petit ! »

L’arrivée au Luxembourg est presque toujours le fruit d’une coïncidence. Pour Ghislaine, le choix du grand-duché s’est imposé par le truchement d’un ami du grand frère qui y avait travaillé. Fabien, issu d’une famille travaillant dans le milieu économique, a un père qui a fait ses études en France – il connaissait donc le Luxembourg, tout comme le grand frère. Mais ce choix peut aussi se faire plus consciemment. C’est le cas de Cessi Bakary, du Sénégal, qui est en deuxième année de philologie allemande : « Etudiant l’allemand, il est normal de connaître les régions où la langue est parlée. » Jean-Xavier Manga, sénégalais et étudiant en droit, qui préside également le Cercle des étudiants africains (CEAL), avait quant à lui localisé le Luxembourg en Belgique.

Ces présentations mènent très vite à la question des relations nord-sud et sont présentes jusque dans les motivations universitaires. Pour Jean-Xavier Manga, il est clair « qu’à l’époque de la globalisation, personne n’habite nulle part. Il est primordial aujourd’hui de vivre dans le cadre des relations entre le nord et le sud. Quand je reviendrai au Sénégal, connaissant le Luxembourg, je pourrai être un `facilitateur‘ pour la collaboration. » Cette démarche est certainement opportune, car c’est une fois arrivé ici qu’il a appris que son pays était un pays-cible de la politique de coopération luxembourgeoise.

Mais que pensent-ils de la politique de développement européenne envers le groupe Afrique-Caraïbes-Pacifique ? Pour Gisèle Dakeu, 27 ans, de nationalité camerounaise et étudiante en 4e année d’informatique, « la politique de développement est une forme de colonialisme masqué, étant donné que la plupart des sociétés nationales, une fois libéralisées seraient reprises par les sociétés européennes ». Mais pour Manga, une certaine responsabilité incombe également aux dirigeants africains qui « doivent se rendre compte qu’ils doivent prendre en main les destinées de leur pays » et ne pas rester dans une relation de dépendance. De plus, les cas de `copinages‘ au niveau des entreprises, de l’Etat et des grandes écoles n’aideraient pas non plus au développement des pays. « La coopération au développement, cela devrait également être du `donnant-donnant‘ », avant d’ajouter, avec humour, « que cela signifie que les Africains pourraient aussi apporter aux Luxembourgeois plus de sociabilité, comme manger ensemble dans des bols au lieu de vos assiettes individuelles ! »

« La coopération au développement, ça devrait être du `donnant-donnant‘ »

Autre thème important : la question de la fuite des cerveaux. Sont-ils favorables à des lois obligeant les boursiers à retourner, au moins pour une certaine période, dans leur pays natal ? « C’est une bonne chose », estime Ghislaine, « mais encore faudrait-il que les gouvernements retiennent ces cerveaux en leur créant des emplois. » – « Il ne faut pas non plus oublier le transfert des technologies », ajoute Gisèle, « une fois mon diplôme d’informatique en poche, sur quoi vais-je travailler ? »

Depuis sa création en 2002, le CEAL regroupe l’ensemble des étudiant-e-s issu-e-s du continent africain. Un nombre non négligeable, qui s’élève, selon Jean-Xavier Manga, à 117 étudiant-e-s de 17 nationalités différentes. « Notre association poursuit deux buts », explique-t-il, « d’une part, la promotion de la culture africaine et d’autre part, la défense des intérêts des étudiants ». Sur ce plan, le CEAL n’a en effet aucune raison de chômer : pour un non-communautaire, l’inscription à l’UDL est un parcours semé d’embûches, reflet aussi bien de choix politiques contestables que d’une certaine immaturité administrative de la jeune institution.

Car avant de pouvoir s’installer au Luxembourg et y étudier, il faut surmonter une procédure d’inscription aux allures kafkaïennes. D’emblée, les étudiants doivent déposer une garantie bancaire de 1.200 euros. Cette pratique n’est certes pas exclusive au Luxembourg, elle permet de justifier que l’étudiant-e en question dispose des moyens minimaux de subsistance. Mais à la différence de pays comme l’Allemagne par exemple, cet argent est tout simplement bloqué jusqu’à la fin des études. Même si la plupart des étudiants africains du Luxembourg ne sont pas issus des couches sociales les plus défavorisées, ce montant est néanmoins d’une certaine importance. A cette mesquinerie, Ghislaine, aussi vice-présidente du CEAL, répond avec humour : « J’ai constaté qu’en fait, ces 1.200 euros correspondaient au prix d’un billet d’avion pour le Cameroun ! »

Les autorités luxembourgeoises n’ont certes pas le soucis de se débarrasser le plus tôt possible de jeunes diplômés africains, mais cette mesure a jusqu’à présent été justifiée par la crainte d’« abus » de certains non communautaires prétextant les études pour travailler au Luxembourg. Paranoïa, quand tu nous tiens.

Barrières financières

Passée cette condition financière, l’inscription est à l’ordre du jour, et là, c’est à chaque fois le même cercle vicieux. Le permis de séjour requis pour l’inscription est lié à un contrat de travail… qu’un étudiant n’a pas par définition, d’autant plus qu’un emploi au-delà de deux mois par an et de dix heures par semaine leur est interdit. A chaque fois, c’est l’administration universitaire qui doit démêler le noeud gordien de ces absurdités bureaucratiques. Etant donné que certains d’entre eux sont rompus à des systèmes universitaires éprouvés dans d’autres pays d’Europe ou d’Afrique, la douche, en plus du climat, est particulièrement froide. « Depuis le Cameroun », raconte Ghislaine, « on m’informe qu’il me faut un permis de séjour pour trouver un logement universitaire ! Une fois arrivée, je pensais que le service logement allait traiter ma demande, mais on m’a tout simplement dit qu’il n’y en avait pas. » Si le problème de la pénurie de logements universitaires est connu au Luxembourg, il ne l’est pas forcément ailleurs. Certes, cette question devrait se régler dans les années qui viennent, une fois le campus installé à Belval, mais pendant ce temps, l’UDL devrait peut-être se présenter de manière plus modeste vers l’étranger.

Pourtant, le bout du tunnel n’est toujours pas atteint une fois le logement acquis. Jean-Xavier Manga, qui loge dans un de ces logements étudiants, estime que le loyer moyen d’une chambre s’établit à 300 euros, mais peut monter jusqu’à 500 euros, ce qui avoisine allègrement les prix du marché réel. Et la bourse allouée par l’université (1.495 euros par an), est loin d’être suffisante. Finalement, les membres du CEAL ne comprennent pas pourquoi l’inscription à l’université est conditionnée par les preuves de paiement des loyers. Et Manga de rappeler qu’en France « cela est géré par le Crous (Centre régional des oeuvres universitaires et scolaires) et la question du paiement du loyer n’est pas en rapport avec le parcours académique. »

Evidemment, si le marché du travail leur était ouvert, ces question financières seraient moins épineuses. En attendant une réforme de la loi qui, pour l’instant, leur limite l’accès à un emploi rémunéré, les étudiants des pays tiers doivent faire avec ces restrictions pécuniaires. Mais le CEAL ne reste pas les bras croisés et des demandes d’entrevues ont récemment été envoyées aux ministères compétents ainsi qu’à l’Hôtel de Ville de la capitale. « Nous ne demandons pas à être traités comme des chouchous, nous voulons juste pouvoir étudier dans de bonnes conditions », conclut Jean-Xavier Manga.


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