BANDE DESSINÉE: Histoires du blanchiment ordinaire

Le recyclage d’argent sale se déroule tous les jours, sous notre nez. La série « Secrets bancaires » met en scène des gens qui ont mis le leur dedans – pour le pire ou pour le meilleur.

Astérix s’est aventuré jusqu’en Amérique, et Tintin a même marché sur la lune. Mais rares sont les héros de BD à fouler le sol luxembourgeois – mis à part, évidemment, Superjhemp et d’autres produits du terroir, bien entendu. Pourquoi y viendraient-ils, d’ailleurs ? Sans doute pas pour visiter la Petite Suisse ou boire du vin de Moselle… Mais ils pourraient y être attirés par notre place bancaire. Voilà pourquoi on retrouve le Luxembourg mentionné dans des BDs genre « thriller financier » telles que les séries Largo Winch (Dupuis) ou IR$ (Lombard).

En mars 2006, c’était au tour de Glénat de lancer une nouvelle série. Elle se nomme « Secrets bancaires » et met en vedette notre cher grand-duché. Chaque épisode s’étend sur deux albums, et sur les huit volumes planifiés, le cinquième, « Au-dessus de tout soupçon », vient de paraître. Un moment propice pour donner une vue d’ensemble de cette série arrivée à maturité.

Ouvrons à la page 28 l’album le plus récent. Monsieur Gilbert signe un chèque au restaurant « Le chat qui danse », un « deux étoiles » bordelais. Et conseille au jeune Julien Vautier de collectionner comme lui les notes de frais. Il se fera rembourser par l’association pour laquelle les deux hommes travaillent : « Soleil d’enfance », présidée par le père de Julien et qui collecte des fonds pour des villages de vacances pour enfants de quartiers défavorisés.

Changement de décor : une vignette panoramique zoome sur l’enseigne de « Fitness Point ». Dialogue entre deux clients en short et débardeur, Johnny et François. En fait, ce dernier est un officier de police, venu enquêter discrètement sur la propriétaire du centre de remise en forme, qui possèderait une fortune d’origine suspecte. Du sauna au bain froid, on suit François en train de tirer les vers du nez de son nouveau compagnon. Retour à la trame « Julien ». Ambiance de soirée, signalé par le ton chaud et foncé des vignettes. Le jeune homme, emmène sa copine Sandrine au « Pizzaiolo » – aux frais du « Soleil d’enfance ». Elle le lui reproche, et Julien, introduit en début d’album comme chômeur non dépourvu d’idéalisme, se surprend à défendre les pratiques de ses nouveaux employeurs. Ensuite, Sandrine se montre assez désagéable envers Monsieur Gilbert, rencontré par hasard dans un bar. Ainsi Julien se retrouve à la croisée des chemins.

Le seul personnage luxembourgeois identifié comme tel est un procureur très compréhensif face aux exigences de discrétion de la Vip-Lux-Bank.

Clairement ?, le récit se nourrit plus de la psychologie des personnages que de l’intrigue financière. En effet, vu le titre « Au-dessus de tout soupçon », on pressent que le « Fitness Point » sert à blanchir de l’argent détourné du « Soleil d’enfance ». L’intérêt sera de découvrir la manière dont les deux trames sont liées et surtout d’assister aux difficultés que pose une enquête contre une association caritative et des personnalités bien vues dans le microcosme des notables bordelais.

Quel rapport avec le Luxembourg et avec le nom de la série, « Secrets bancaires » ? L’explication se trouve à la fin du tome 2. Un cadre de la Vip-Lux-Bank, qui se retrouve en fuite après avoir escroqué  son entreprise, a laissé un « cadeau » : des dossiers compromettants sur des opérations de fraude fiscale ou de blanchiment que la police retrouve dans une consigne de la gare de Metz. C’est à partir de tels dossiers que démarrent les épisodes 2 à 4 de la série.

Dans une interview donnée au magazine en ligne BD-zoom, le scénariste Philippe Richelle indique que cette histoire s’inspire d’un fait réel. Sans doute fait-il allusion au scandale de la filiale luxembourgeoise de la Kredietbank, où la justice belge a mis la main sur des microfiches relatives à des comptes secrets. Ainsi, Richelle ne semble pas considérer le Luxembourg comme le centre nerveux autour duquel tourne le manège de l’argent sale, mais plutôt comme un pays-relais parmi d’autres, qui profite de ces flux pour offrir à ses habitants un niveau de vie élevé. Ce qui n’est pas moins dégueulasse. Par ailleurs Richelle ne cède pas à la tentation de montrer du doigt d’abord les autres : aussi bien l’argent sale que les acteurs sont essentiellement français. Le seul personnage luxembourgeois identifié comme tel est un procureur très compréhensif face aux exigences de discrétion de la Vip-Lux-Bank, une fois l’escroquerie découverte. Se voir délesté de dix millions d’euros est une chose grave, mais pas autant que le risque de ternir sa réputation d’institut financier discret et digne de confiance.

La frontière entre honnêtes gens et malfrats est assez perméable : il y a certes l’appât du gain, mais il y a aussi la belle Marion.

Si les tomes 1 et 2 servent à donner un fondement aux autres épisodes, ils comportent leur propre histoire de blanchiment. Au centre du récit, on trouve Jacques Colpin, un jeune Lorrain criblé de dettes, qui est amené à jouer les courriers d’argent liquide. Mais les valises remplies de petits billets font tourner la tête à bien des gens : Jacques, son ami d’enfance Franco qui l’a attiré dans cette affaire, sa femme Ivana et même son voisin à la retraite, Monsieur Ranieri. Le tout est épicé avec quelques flirts, ponctué de deux meurtres, et les multiples rebondissements sont couronnés par un feu d’artifice de surprises qui s’étend jusqu’à l’avant-dernière page.

Si le tome 2 est virevoltant, le troisième album est carrément déconcertant voire confus. Sur les dix premières pages, quatre trames différentes se superposent, dont on sent qu’elles sont liées sans vraiment le comprendre. Et à la page 21 seulement on introduit quatre personnages importants, parmi lesquels Jean-Pierre, l’étudiant en paléontologie bigleux et la belle Marion. Cette pagaille est bien assortie aux montages financiers intraçables des blanchisseurs dont traite l’épisode, mais rend la lecture assez épuisante.

Plus encore que dans l’épisode précédent, la frontière entre honnêtes gens et malfrats est assez perméable. Il y a certes l’appât du gain, mais il y a aussi Marion, ce qui donne lieu à quelques planches plutôt chaudes. Tous les acteurs et actrices ont cependant un côté « pauvre type » plus ou moins apparent, y compris le commissaire Salvadori, alcoolique et méprisé par ses collègues. Certains évoluent de manière spectaculaire, comme Jean-Pierre, qui, en l’espace de quelques pages, échange le rôle du gars coïncé contre celui du playboy : il suffit de lui dessiner une chemise à rayures, une barbichette et des lunettes de soleil. Mais ni l’amour, ni la fortune ne lui sont acquis, ni à aucun autre personnage, car le tome 4 réserve encore quelques surprises. Et, pour ceux qui auraient décroché, un topo détaillé sur la mise en oeuvre du blanchiment après sa découverte par le commissaire.

Les tomes 3 et 4 sont les plus ardus à lire, mais les plus agréables à regarder. En effet, le scénariste Pierre Richelle alterne ses partenaires dessinateurs. Et Dominique Hé, sur ce genre d’histoire, fait merveille. Son style rappelle un peu Tardi, avec des physionomies assez théâtrales, alors que le dessin plus réaliste et détaillé de Pierre Wachs se fait au détriment de l’expressivité. La densité psychologique et factuelle du récit est également mieux servie par les cadrages plus placatifs et les plans de fond plus stylisés de Hé.

La densité psychologique et factuelle du récit est également bien servie par les cadrages placatifs et les plans de fond stylisés de Dominique Hé.

Ceux qui s’attendront à des « révélations » extraordinaires sur la criminalité financière seront déçus par cette série. Elle se situe aux antipodes de IR$, dont les trames sont bien plus enchevêtrées et le graphisme plus audacieux. IR$ explore à fond le monde de l’argent et recherche les effets de vertige. Par contre, les personnages, y compris l’agent Larry Max lui-même, manquent singulièrement de complexité, voire de dimension humaine… et d’humour.

Ce n’est pas le cas de la série Largo Winch, avec ses franches rigolades, son machisme bon enfant et ses personnages attachants. C’est un peu « Tintin au pays de la finance », avec son dessin assez classiques et son pari sur l’aventure, au détriment de la vraisemblance. Et, contrairement à « Secrets bancaires », ces deux dernières séries tracent une ligne nette entre bons et méchants.

Le constat que le feuilleton de Philippe Richelle se distingue des classiques « thrillers financiers » ne doit pas nous faire sous-estimer la valeur du travail du scénariste. Comme pour la série « Les coulisses du pouvoir », ce diplômé de sciences politiques s’est documenté avant de se mettre au travail. Le fait de centrer les histoires sur des gens plus ou moins ordinaires, plutôt que sur des managers, des millionnaires et des magistrats, constitue donc un choix. Un choix assumé avec talent et imagination ; voilà pourquoi son lectorat attend avec impatience le prochain tome, annoncé pour juin 2008.

Série « Secrets bancaires », par Philippe Richelle, Pierre Wachs et Dominique Hé, 5 tomes parus, Glénat 2006-2007


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