SABINA GUZZANTI: Stupeurs et tremblement

Le film « Draquila » est tout sauf le brûlot anti-Berlusconi que les autorités italiennes condamnent : c’est une observation pointue d’un homme politique mafieux qui sauve son image grâce au choc d’une catastrophe naturelle.

Allons, prions pour que ça aille mieux un jour : la réalisatrice Sabina Guzzanti en pourparlers avec un fonctionnaire.

Cette semaine, et pour la énième fois de suite, journaux, magazines et agences de presse presque partout dans le monde se sont remis à spéculer sur la chute de celui qui, des années durant, à incarné l’arrogance du pouvoir, le mauvais goût et l’alliance entre crime organisé et Etat : Silvio Berlusconi, premier-ministre italien, multi-milliardaire, pervers et corrompu. On peut tout de même être presque sûr que la majorité de ses sujets ignorent tout du dernier scandale autour d’une escort-girl mineure qui se revendique du « Cavaliere » – tant les médias sont entre les mains de Berlusconi. Et s’ils le savent, on peut parier qu’une majorité d’entre eux vont croire ce que la télévision leur dit de croire : une machination des communistes, des juges rouges, enfin, de tout le monde qui lui voudrait du mal.

Mais tout cela est connu : la crédulité des Italiens envers leur « Cavaliere » se rapproche dangereusement de celle exprimée – officiellement – par les Coréens du Nord pour leur « dirigeant bien-aimé ». C’est pourquoi le film de Sabina Guzzanti – qui, avec son précédent documentaire « Viva Zapatero ! », avait déjà fait le point sur la (non)liberté de la presse en Italie – part du principe que cet état des choses est supposé connu. « Draquila » est plutôt l’illustration de tout un système – dont le contrôle des médias n’est qu’un symptôme, qu’un rouage – qui rend l’Italie malade, à l’aide d’une catastrophe naturelle sanglante, le tremblement de terre qui, dans la nuit du 5 au 6 avril 2009, condamna à l’état de ruines permanentes la ville d’Aquila et ses villages voisins dans les Abruzzes.

Ainsi, le tremblement de terre d’Aquila aura été une vraie tragédie pour les quelques 308 victimes, les 1.500 blessé-e-s et les quelques 70.000 personnes qui perdirent leur toit au cours de cette nuit fatidique. Mais pour Silvio Berlusconi et ses amis politiques et financiers, cette catastrophe était une aubaine. D’abord, pour le « Cavaliere » ce fut l’occasion ou jamais de faire diversion autour des révélations sulfureuses sur Noemi Letizia et autres call-girls qui faisaient les choux gras de la presse internationale et des quelques journaux d’opposition qui restent. Il pouvait repartir à la conquête de la veuve et de l’orphelin, se montrer dans la posture du tribun sauveur proche du peuple, bref : se vautrer comme un porc dans la misère des autres. Mais Berlu ne serait pas Berlu s’il ne pensait pas à enrichir ses proches en même temps, ou de leur renvoyer un ascenseur en or. Premier à être promu : Guido Bertolaso, que les médias à la botte du pouvoir s’empressaient de décrire comme une sorte de Tom Cruise de la sécurité italienne. En réalité, cet hyperactif a reçu de la main de Berlusconi les pleins pouvoirs dans la région d’Aquila. Bertolaso, le chef de la « Protezione Civile » voit ses droits étendus quasiment à l’infini, puisque son institution ne gère pas seulement le sauvetage, mais aussi et surtout la reconstruction. Et pour que tous les amis du « Cavaliere » en profitent, Bertolaso décrète la ville d’Aquila inhabitable. Les frontières de la ville sont bloquées par l’armée et les ancien-ne-s habitant-e-s sont forcé-e-s de rester dans les tentes pour être relogé-e-s dans un des appartements construits par les proches de Berlusconi – qui avaient les plans déjà fin prêts dans les tiroirs de leurs bureaux et n’attendaient que la bonne occasion pour les ressortir.

Entretemps, Bertolaso a été mis en examen pour corruption multiple, faisant éclater en mille morceaux les plans de Berlusconi de faire de la « Protezione Civile » une sorte d’Etat dans l’Etat, qui pourrait agir sans contrôle démocratique dès que le pouvoir décrète un état d’urgence.

Ainsi, « Draquila » démontre de façon calme et réfléchie que l’état de décomposition atteint entretemps par la jeune démocratie italienne est alertant. Ce ne sont d’ailleurs moins les frasques de Berlusconi qui choquent – on s’habitue à tout – mais plutôt ses défenseurs parmi les déplacés d’Aquila : leur vie est une horreur, ils sont sur le point de se faire rouler dans la farine par un gouvernement d’escrocs, mais pourtant ils défendent bec et ongle « leur » premier ministre.

A l’Utopia


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