TRAN ANH HUNG: Les souffrances du jeune W.

« Noruwei No More » est le cin-quième long-métrage du réalisateur franco-vietnamien Trân Anh Hùng. Adaptation du roman d’Huraki Murakami, le film évoque de manière aussi magistrale que poétique l’apprentissage de la vie dans le Japon de la fin des années 1960.

Trân Anh Hùng traduit la poésie en images et fait de la forme une expérience sensorielle.

Peu après le suicide de Kizuki, son meilleur ami, Watanabe quitte Kobe pour Tokyo afin de commencer ses études universitaires. Un beau jour, le hasard lui fait recroiser le chemin de Naoko, l’ancienne petite amie de Kizuki. Ils vont se revoir régulièrement, en évitant toutefois soigneusement d’évoquer le passé. Le soir de l’anniversaire des 20 ans de Naoko, ils font l’amour pour la première et la dernière fois. Le lendemain Naoko disparaît. Watanabe ne la reverra que quelques mois plus tard dans la maison de repos où Naoko, qui ne s’est jamais remise de la disparition inexplicable de son premier amour, a demandé à être internée. Mais entre-temps, Watanabe a fait la connaissance de Misoki, une jeune fille qui ne demande qu’à croquer la vie à pleines dents.

Trân Anh Hùng, réalisateur français d’origine vietnamienne, est un artiste touché par la grâce et précocement reconnu. En 1993, son tout premier long métrage, « L’Odeur de la papaye verte », lui vaut la Caméra d’or du Festival de Cannes. Le deuxième, « Cyclo », obtient deux ans plus tard le Lion d’or à la Mostra de Venise. « A la verticale de l’été », sorti en 2000, constitue le dernier volet de cette « trilogie vietnamienne ». En 2009, il réalise son premier film en anglais, un thriller intitulé « Je viens avec la pluie », dans lequel Josh Hartnett tient le premier rôle. Mais cette ?uvre baroque et ambitieuse a jeté une ombre sur sa filmographie, du moins à son goût. N’ayant pas obtenu les pleins pouvoirs sur le montage final, il s’est opposé à la distribution du film qui n’est finalement sorti que dans quelques pays d’Asie, d’Europe de l’Est ainsi qu’au Brésil.

Avec son cinquième long-métrage, Trân Anh Hùng revient au style con-templatif qui a marqué ses premières oeuvres. Adapté du roman d’Huraki Murakami (publié en français sous le titre « La Ballade de l’impossible », « Noruwei No More » est une évocation à fleur de peau du passage à l’âge adulte ; ou plus précisément de cette transition dans une société profondément transformée par la modernité. De prime abord, le contexte historique, celui du Japon de la fin des années 1960, marqué par les révoltes étudiantes et l’apparition de la
jeunesse comme force sociale, semble à peine effleurée. Les protagonistes ne s’engagent pas politiquement, pourtant tous les aspects de leur vie sont définis par la révolution de l’époque et la rupture avec la société traditionnelle.

Ainsi, l’on ne rencontre que deux adultes dans le film. Le père de Misoki qui, agonisant, ne peut rien transmettre à sa fille, mis à part une farouche envie de vivre dictée par la douloureuse prise de conscience de la mort et Reiko Ishida. Cette dernière partage la chambre de Naoko à la maison de repos et n’a qu’une dizaine d’années de plus qu’elle. Mais cela suffit à la plonger dans un abîme intergénérationnel dont elle ne sait se sortir. Ayant abandonné son mari et son enfant, elle s’épuise dans une quête existentielle sans issue. Les protagonistes, à peine sortis de l’adolescence, ne peuvent et ne veulent compter sur aucune médiation. C’est seuls qu’ils découvrent non seulement la liberté mais aussi leurs propres limites ; la nécessité de se construire un avenir et le deuil ; la sexualité et l’amour.

Trân Anh Hùng parvient à transposer à l’écran ces thèmes extrêmement graves grâce à une mise en scène à l’esthétique léchée mais sans fioritures. Alternant plans séquences et plans subjectifs, il traduit la poésie en images et fait de la forme une expérience sensorielle. Ne rechignant pas sur la lenteur, il confère à son film l’une des vérités les plus douloureuses liées à la jeunesse. Il peut paraître désespérément long, mais on n’en regrette la fugacité qu’une fois arrivé au bout.

A l`Utopia.


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