INTERVENTION EN LIBYE: Les Justes

La fin justifie-t-elle les moyens ? Un exemple concret devrait faire réfléchir.

Le USS Bataan, un des plus grands navires de guerre déployés en Méditerranée, est particulièrement polyvalent. Ses avions à réaction Harrier peuvent être employés pour des attaques au sol, ses hélicoptères pourraient déposer des commandos pour assassiner Mouammar Kadhafi. De surcroît, le Bataan est un navire amphibie, capable de transporter quelque 2.000 « marines » et d’envahir la Libye grâce à plusieurs douzaines d’engins de débarquement. En somme, il a tout ce qu’il faut pour mener à bien une « guerre de libération ».

Enfin, ultime preuve de sa polyvalence, le Bataan a été employé comme bateau-prison durant la première période de la « guerre contre le terrorisme » à la suite du 11 septembre 2001. Il s’agissait d’enfermer secrètement des présumés combattants d’Al-Qaida ou talibans et de les soumettre à des « techniques d’interrogatoire améliorées », autrement dit, à la torture.

Cette coïncidence, hautement symbolique des contradictions des « interventions humanitaires » des vingt dernières années, ne provoquera pas que de l’indignation. Elle paraîtra même logique à ceux qui sont convaincus que l’Occident, pour défendre ses valeurs et maintenir sa place au soleil, doit continuer à dominer et à écraser militairement le reste du monde. Et elle ne gênera pas ceux que l’ex-président de MSF, Rony Braumann, appelle les nouveaux Lénines de l’humanitaire : pour eux, la noble fin du combat pour la liberté et contre le mal justifie tous les moyens, y compris les plus abjects.

De l’autre côté de l’éventail des opinions, certains verront dans le double rôle du Bataan la simple confirmation de la justesse de leurs analyses. Ainsi, pour les pacifistes radicaux, tout emploi de la force militaire, fût-ce avec les meilleures intentions du monde, est répréhensible, comme l’est évidemment la torture. Enfin, des « ultras », gauchistes ou anti-américains ou les deux, y trouveront la preuve que l’attachement aux valeurs morales n’est qu’hypocrisie ou naïveté … et continueront de soutenir les ennemis de leurs ennemis, depuis Saddam Hussein jusqu’à Kadhafi.

« Honte à l’horreur de la torture, gloire à la libération par les bombes. » Les nombreuses personnes tentées par une telle appréciation se sentiront interpellées par la « polyvalence » du Bataan. En premier lieu, l’emploi du même navire pour les deux types d’opérations rappelle que quel que soit le jugement porté sur l’intervention libyenne en elle-même, les puissances qui l’exécutent ne sont pas une sorte de police mondiale incorruptible et exemplaire. Ils font plutôt figure de ripoux, peu regardants sur les moyens employés, ne loupant aucune occasion de s’en mettre plein les poches et pactisant avec de grands criminels quitte à se retourner contre eux quand ça les arrange.

Mais même la cause apparemment juste des « rebelles » libyens n’est pas toute blanche si l’on prend soin de s’informer un peu. Derrière les images d’une révolution bon enfant qui enchante les opinions publiques occidentales, il y a une réalité plus crue qui touche aux structures du pouvoir : ainsi, le président du Conseil national de transition a été ministre de la Justice de Kadhafi et s’est notamment sali les mains lors de l’affaire des infirmières bulgares. Quant au chef militaire, avec son expérience passée dans la répression des révoltes il contribue sans doute à l’efficacité des forces rebelles, mais guère à la crédibilité de leur cause.

Les contradictions de l’intervention en Libye, résumées dans l’histoire du Bataan, devraient amener la société civile occidentale à se méfier de ses leaders va-t-en guerre et de ses généraux, et à se montrer plus exigeante à l’égard de ses diplomates. Douze ans après la « libération » du Kosovo, aussi bien le « remake » en Libye que le pourrissement de la situation dans les Balkans devraient inciter à une réévaluation. Or, aujourd’hui comme hier, les crimes de guerre occidentaux sont ignorés, et le Tribunal pénal international se retrouve instrumentalisé par un seul camp.

C’est là un des dangers de la fin justifiant les moyens : on décrédibilise les institutions et mécanismes internationaux qui incarnent les valeurs pour lesquelles on prétend s’engager. L’autre est plus pratique : les moyens sont fortement corrélés à l’attitude générale de celui qui les emploie. Hollywood mis à part, les méthodes douteuses sont en général employées par des flics pourris.


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