MODÈLE LUXEMBOURGEOIS: Tournant dangereux

Les contours des décisions gouvernementales sont comme estompés par une enveloppe de neige… Le printemps révélera la nature des pavés lancés contre le modèle social.

Suite à la non-tripartite de vendredi dernier, y a-t-il menace sur le modèle social luxembourgeois ? Pas du tout, assure le gouvernement, qui n’en a pas moins choisi de substituer une monopartite aux traditionnelles négociations à trois. Les syndicats retrouvent un ton conciliant, alors que c’est leur ultimatum qui a conduit à l’annulation de la tripartite. Le patronat enfin regrette le « rendez-vous manqué » et plaide pour la « recherche du consensus ». Visiblement, les querelleurs de la tripartite sont d’accord sur un point : le modèle luxembourgeois se porte à merveille.

Peut-on ignorer qu’il s’agit du troisième échec d’une tripartite en moins de deux ans ? Faire comme si aucune ligne rouge syndicale n’avait été franchie ? C’est le choix fait par nos élites, tout comme elles avaient choisi de nier l’émergence des crises financière puis européenne, avec le souci – compréhensible – de ne pas aggraver les choses.

Or, derrière ces discours se cache une réalité différente. L’accélération de la mondialisation a profondément modifié la composition et l’attitude du patronat luxembourgeois, et le contexte de dumping social intra-européen donne une certaine rationalité aux exigences en matière de compétitivité. Quant au paquet de mesures issu du conseil de gouvernement de vendredi, s’il est loin de satisfaire le patronat, il va sur certains points à l’encontre d’un consensus sur les politiques sociales établi depuis plus de 30 ans : Clairement, la suppression intégrale du tabac et de l’alcool dans le calcul de l’index a valeur de symbole, même si elle affectera peu le pouvoir d’achat. Quant aux compensations sociales décidées par le gouvernement, elles sont de type sélectif, alors que les syndicats souhaitaient plutôt un coup de pouce du côté des allocations familiales.

En effet, le modèle luxembourgeois se caractérisait d’une part par une approche globale et consensuelle de la politique des salaires, rendue possible par l’indexation automatique. D’autre part son universalisme permettait d’éviter la stigmatisation sociale et surtout la contestation de la redistribution par les classes moyennes. Or, les mesures prises (voir page 4) vont dans le sens de négociations sectorielles et plus conflictuelles ainsi que de politiques sociales sélectives. Au modèle d’essence social-démocrate se substitue une approche chrétienne-sociale, voire une dérive vers un modèle libéral à l’américaine.

La fin du modèle luxembourgeois… est-ce grave, docteur ? Le consensualisme luxembourgeois a toujours été lié à une croissance hors normes. On l’a encore vu en automne 2010, quand des rentrées fiscales inattendues ont permis de gratifier aussi bien le patronat que le salariat d’une sorte de chèque compensatoire. Le jour où la crise frappera de plein fouet le Luxembourg, un tel modèle de vaches grasses devra forcément être remplacé par des négociations plus conflictuelles. Les syndicats y sont mal préparés par des décennies de paix sociale. Ainsi le gouvernement sera tenté de décider unilatéralement des programmes d’austérité… jusqu’au point où la population sera dans la rue et la grève générale déclarée. A ce jeu, les patrons engrangeraient quelques « gains de productivité », mais en fin de compte le pays entier serait perdant.

En attendant, c’est surtout le LSAP qui a beaucoup à perdre. Le dilemme : en cherchant à se rapprocher des syndicats et à se doter d’un discours cohérent en matière de politiques sociales et de salaires, le parti pourrait affirmer son identité de parti de gauche – mais mettrait en jeu sa participation gouvernementale. Il semble au contraire avoir décidé de suivre la direction donnée par son partenaire de coalition et d’infléchir discrètement les « réformes » à venir. Dans ce cas, le redressement électoral tant attendu par les socialistes n’est sans doute pas pour 2014.


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