DAVID CRONENBERG: Le bourgeois intérieur

Sexe, cocaïne, folie? mais pas de rock’n’roll à l’horizon. L’hommage à Jung et Freud dressé par Cronenberg dans « A Dangerous Method » manque dangereusement d’audace.

Jung ne sait pas se défaire de son for intérieur de bourgeois… psychorigide.

Sans les travaux pionniers des docteurs Carl Jung et Sigmund Freud, le monde d’aujourd’hui serait sans doute un autre. Alors que de nos jours chaque personne un tant soit peu instruite reconnaît les bienfaits et les désastres que la psychanalyse a apportés à notre civisilation – sans oublier les effets comiques qui sont, grâce à un autre cinéaste, Woody Allen, devenus un genre pour soi – la « Belle Epoque » ne comprenait tout simplement pas les maladies mentales. Le plus souvent, on reléguait les cas de folie au domaine du surnaturel, voire du mysticisme. En effet, que faire des jeunes femmes qui craquaient sous l’éducation dure et peu regardante de la condition féminine et y répondaient par des crises d’« hystérie » et des spasmes ? Vu que les bûchers médiévaux n’étaient plus à la mode, il fallait autre chose : des asiles, dans lesquels les patient-e-s croupissaient pour la plupart toute leur vie, à l’abri de la société et sans aucune chance de guérison. Et c’est grâce à des gens comme Jung et Freud que ces gens-là pouvaient regagner éventuellement une perspective de guérison. Ce sont eux les premiers qui ont foulé – tel Christophe Colomb en Amérique – cette nouvelle terre, dont ils ne savaient rien, excepté qu’elle existait. Et encore, dans le cas de la psychanalyse, fallait-il persuader le public de l’existence même de leur sujet d’études révolutionnaire.

C’est dans un asile pareil, sur les hauteurs du lac de Zürich, que commence « A Dangerous Method ». La vénérable institution qui accueille des patient-e-s très aisées, compte parmi son personnel le docteur Jung, un jeune scientifique ambitieux, qui rêve de développer la science inventée par son mentor Sigmund Freud, la psychanalyse. La providence lui apporte une jeune patiente fortunée, une juive russe, du nom de Sabina Spielrein. Sujette à des crises d’hystérie, qui alternent avec des tentations suicidaires, elle va être la première patiente guérie par une méthode développée mais jamais appliquée par Freud : la guérison par la parole. En d’interminables sessions, Spielrein va accepter son masochisme sexuel et finalement guérir au point qu’elle commence des études en médecine qui l’amèneront à devenir la première femme psychanalyste au monde. Plus tard, après la révolution russe, elle fondera une clinique à Moscou et finira fusillée par les nazis en 1941. Mais avant cela, elle entretiendra une relation amoureuse avec Jung. Ce qui pourrait être une anecdote de l’histoire, devient – bien malheureusement – le pivot du film de Cronenberg. Car si Jung est ambitieux et révolutionnaire dans ses théories, il reste dans son quotidien un bourgeois suisse, protestant et coincé. Sur les conseils de son collègue – qui était aussi un de ses patients – le génial Otto Gross, connu pour ses vues dissonnantes, ses convictions anarchistes, ses aspirations féministes et anti-psychiatriques, il franchit le pas et commence une affaire avec Spielrein. Une affaire qui va, aussi par ses mensonges, appeler la brouille finale avec sa figure paternelle Sigmund Freud, dont il ne se remettra pas. Même si Jung était le dernier de tous les personnages à survivre – il meurt en 1961 à Londres – il restera pour autant celui du premier cercle de psychanalystes qui s’est le moins défait de son carcan bourgeois.

Si l’initiative de mettre en images les premiers pas de cette science qui a changé la face du monde est tout à fait louable et que les forces détails ajoutés par Cronenberg brossent un tableau très méticuleux d’une époque si lointaine et si proche en même temps, c’est encore une fois la loi d’Hollywood qui gâche le film. Il ne faut pas toujours une histoire d’amour impossible avec grands sentiments et pleurnichements à l’appui pour faire un bon film. Sinon, « A Dangerous Method » reste un film intéressant sur le plan didactique, malgré quelques longueurs et des acteurs – surtout Keira Knightley et Vincent Cassel – qui surjouent en permanence.

A l’Utopia.


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