POLITIQUE CULTURELLE: Goodwill

« Réussir l’école grâce à la culture », quelle bonne idée ! Cependant, l’offensive lancée par les ministères de la culture et de l’éducation s’apparente plutôt à une manoeuvre politicienne qu’à une initiative honnête et nouvelle.

« Nous risquons de perdre quelque chose d’essentiel dans nos lycées : l’éducation artistique tout court. »

« Qui a des visions, devrait consulter un médécin », la fameuse citation de l’ex-chancelier allemand Helmut Schmidt aurait bien pu s’appliquer à la conférence de presse de lundi dernier, pendant laquelle Mady Delvaux-Steres, la ministre de l’éducation et Octavie Modert dans sa fonction de ministre de la culture, ont exposé conjointement leurs « visions » sur les relations entre culture et éducation. Des relations qui ne datent pas d’hier, mais qui sont entrées dans le champ de vision des deux ministères qui ont tous les deux inscrit l’amélioration de ces relations dans leur chapitre du programme gouvernemental de 2009.

Alors, quoi de neuf ? Pas grand chose, et c’est là tout le problème. Certes, depuis 2007 et l’année culturelle, une foison de collaborations entre élèves et artistes ou institutions culturelles ont vu le jour, comme le Traffo-Theater – le projet cité à presque toutes les occasions par la ministre de la culture – mais on a du mal à perçevoir une logique ou une politique concertée derrière toutes variantes de mariages entre culture et éducation. L’impression qu’on retient après la lecture du dossier de presse est plutôt qu’il s’agit d’une énumération presqu’exhaustive des projets des dernières années. Or, ceux-ci n’ont finalement pas grand chose en commun du point de vue des structures qui les organisent, des programmes proposés et des élèves visés par la mesure, ils ont donc été mis ensemble juste pour faire croire à une vraie politique concertée. Alors que les acteurs sur le terrain ne voient probablement pas les choses de la même façon. Mais ce n’est malheureusement pas la première fois que le ministère de la culture met le grappin sur des idées, des acteurs culturels ou des projets, pour s’en attribuer les mérites.

Pour les deux ministres en tout cas, l’éducation à la culture et par la culture semble réprésenter la panacée pour améliorer le sort des élèves en difficultés scolaires. En d’autres mots : si rien d’autre fonctionne, essaions la culture, ça marche toujours. Ce qui ne veut pas dire que les projets existants soient inefficaces, loin de là. Pour preuve, les deux hommes de terrain – Jean-Marie Wirtgen, directeur du Lycée technique de Bonnevoie et Bertrand Goergen directeur adjoint du Lycée technique d’Esch-sur-Alzette – invités par la ministre de l’éducation pour témoigner de leurs projets respectifs sont aux anges quand ils évoquent le « cercle vertueux » de la culture à l’école. Pour Wirtgen, ces projets sont importants surtout pour l’estime de soi qui est communiquée aux élèves en difficultés, entendez par là, celles et ceux que le système a rangés dans les classes du modulaire. « C’est étonnant », a expliqué Wirtgen, « comment le nombre de conseils de discipline a chuté depuis la mise en place des projets culturels. Ces enfants, pour qui le système scolaire a toujours été synonyme d’exclusion, auxquels tout le monde n’a fait que miroiter leur échec présent et leurs échecs à venir, ont repris courage et ça se remarque même dans les notes. »

Le projet du Lycée technique d’Esch-sur-Alzette va même plus loin : dans Cap Futur, des élèves ont suivi quelques matinées de formation au Mudam pour après jouer les guides pour leurs parents et leurs professeurs. « En impliquant les parents, nous pouvons toucher encore plus profondément au coeur du problème. Car, si les parents viennent de milieux socio-culturels qui ne fréquentent pas les institutions culturelles, les chances sont grandes que leurs enfants reproduisent le même schéma. Ainsi, en invitant les parents, nous avons essayé de briser ce cercle vicieux ».

Créer un « cercle vertueux »

Comme on l’a déjà dit, tout cela est bien pensé et effectivement les histoires à succès de collaborations entre art et école sont devenues légion, et ont même inspiré des films à succès français comme « L’esquive » d’Abdellatif Kechiche. Pourtant, la question de la politique concertée derrière toutes ces déclarations de bonne volonté persiste. Car, concrètement il n’y a pas grand chose de nouveau à se mettre sous la dent. A la question, Mady Delvaux-Steres cite les 16 coordinateurs culturels qui travaillent dans les lycées et la création de trois postes de médiateurs culturels qui coordonnent les actions culturelles depuis le ministère. Du côté du ministère de la culture, on reste dans le même flou artistique : à part le fait que la ministre a l’intention d’imposer aux institutions et collectifs artistiques de s’impliquer activement dans la pédagogie, par le biais de conditions inscrites dans les conventions annuelles ou en faisant dépendre des subventions de la plus-value pédagogique du projet.

Ainsi, la question se pose si le vrai but de cette conférence de presse n’était pas un autre : faire taire les professeurs de musique et de dessin qui font front contre le projet de réforme de l’enseignement secondaire. Et ces derniers ont encore plus de raisons de s’inquiéter des plans ministériels, vu que ceux-ci prévoient tout simplement la suppression des sections E (artistique) et F (musique). Le fait que Mady Delvaux-Steres ait refusé de se prononcer sur les liens entre cette conférence de presse et la réforme qui est en train de diviser toute la communauté scolaire, n’a rien fait pour lever cette suspicion.

Car, tous les projets mis à part, la vraie symbiose entre culture et éducation existe bel et bien, dans ces sections et dans les cours d’éducation artistique et musicale qui sont dispensés dès le premier jour d’arrivée au lycée. Pour Carlo Schmitz, caricaturiste, professeur d’éducation artistique au Lycée des garçons d’Esch-sur-Alzette et membre de l’association des professeurs d’éducation artistique, la manoeuvre est claire : « C’est une opération de diversion contre nos requêtes. Certes, la ministre parle toujours de dialogue, mais toutes les propositions alternatives que nous avons soumises au ministère dans l’espoir qu’il rebroussera chemin sur l’éviction de nos sections, sont restées sans réponse. Devant cette surdité, nous sommes même allés voir la ministre de la culture pour lui demander quels engagements elle prendrait pour soutenir la permanence de la culture à l’école. Mais là non plus, nous n’avons eu aucune réponse satisfaisante et concrète ».

Pourtant, aux yeux de Schmitz, la section E est plus qu’un privilège pour les élèves à la fibre artistique, c’est aussi une façon d’enseigner différente et une formation qui mène souvent vers des professions intéressantes, comme la pédagogie. En d’autres mots, pas tous les tenants d’un bac E sont devenus des artistes au chômage, loin de là. « Il y a des élèves qui m’ont dit qu’ils ont choisi la section E parce qu’ils veulent apprendre pour la vie. Et qu’ils ne pouvaient pas s’imaginer apprendre tant de choses en fréquentant les autres sections. C’est un grand compliment pour nous et surtout la preuve que nous risquons de perdre quelque chose d’essentiel dans nos lycées : l’éducation artistique tout court. A l’èpoque de la Renaissance par exemple, les sciences et les arts étaient égaux dans leur importance dans l’éducation, alors que de nos jours prévaut une logique mercantile qui veut surtout produire des gens capables de fonctionner au plus vite dans le monde du travail. Certes, il y a grand besoin de réformer notre système éducatif, personne ne dit le contraire, mais doit-on pour autant jeter par-dessus bord toutes les bonnes choses ? » Question pertinente qui a l’avantage d’ouvrir le débat sur la réforme en une direction qui dépasse les petites guéguerres du moment : celle de la philosophie et de l’éthique de notre éducation et celle du futur de nos enfants.


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