EDUCATION: Mais où se cache Darwin ?

Introuvable dans les manuels scolaires et ignoré par les grands médias, Charles Darwin n’est, 130 ans après sa mort, toujours pas tout à fait arrivé au Luxembourg.

« Rien en biologie n’a de sens, si ce n’est à la lumière de l’évolution » – Théodore Dobzhansky

La théorie de l’évolution se heurte à une résistance plus ou moins farouche dans bon nombre de pays occidentaux. Les exemples les plus frappants nous proviennent, à des intervalles assez réguliers, des Etats-Unis, où certains lycées se voient contraints de présenter des théories pseudo-scientifiques comme le fameux « intelligent design » en tant qu’alternative valable au darwinisme. Or, même en Europe, Darwin doit toujours faire face à des tentatives de l’éliminer des curriculums : ainsi a-t-il récemment fallu des pétitions et lettres ouvertes pour éviter qu’il ne soit banni des écoles primaires italiennes et anglaises.

Si un tel débat faut défaut au Luxembourg, ce n’est pas forcément parce que nous serions plus sensés que les Américains, Italiens ou Anglais, mais tout simplement parce que, en ce qui concerne la quasi-totalité de nos programmes scolaires, Darwin n’existe pas. Les théories de Darwin figurent en effet – aussi incroyable que cela puisse paraître – au programme d’une seule classe : la première C. Ces élèves spécialisés en sciences sont les seuls à avoir droit à trois fiches entières sur l’évolution, dont une sur le lamarckisme, théorie dépassée et généralement admise comme fausse.

Force est de se demander ce qui, d’un point de vue darwinien, est pire – devoir partager les cours avec des pseudosciences, ou être inexistant. Ceci ne compte d’ailleurs pas seulement pour les cours de biologie, mais aussi pour les cours de philosophie et de formation morale et sociale, à l’heure où des chercheurs comme
Robert Hinde, Pascal Boyer et Scott Atran expliquent, à travers leurs oeuvres, le phénomène de la religiosité par la loi de la sélection naturelle. « Puisque tout est produit de l’évolution, bien sûr que les religions le sont aussi », explique Laurent Schley, docteur en biologie et président de l’alliance des humanistes, athées et agnostiques (Aha).

Ce n’est donc ni en bio, ni en philo que les élèves trouveront les pistes pour répondre à d’éventuelles questions existentielles. Pour cela, mieux vaut chercher ailleurs, car si Darwin et ses thèses sont absents du curriculum, Dieu (dans sa version catholique) et la bible abondent – malgré les promesses électorales faites par le LSAP en 2009. C’est bien le cours d’instruction religieuse et morale qui se charge, en quatrième, d’enseigner aux élèves comment « comprendre et interpréter » les « textes de la Création », à ne pas confondre avec les « mythes d’autres sphères culturelles ». Plus de 150 ans après la parution de « De l’origine des espèces », la grande majorité des élèves luxembourgeois a donc toujours plus de chances de connaître les textes bibliques que d’avoir entendu parler de Darwin.

« C’est dramatique », déplore Schley. « Dès le plus jeune âge, les enfants sont endoctrinés par un message qui est scientifiquement faux. Les alternatives n’existent pas, ou ne viennent que beaucoup plus tard ».

Implicitement darwinien

Or, tout n’est pas perdu pour la science, car l’absence de Darwin ne signifie pas forcément l’absence de sa théorie. Il serait d’ailleurs impossible de l’omettre, puisque, d’après Théodore Dobzhansky, « rien en biologie n’a de sens, si ce n’est à la lumière de l’évolution». Le président de l’association des biologistes luxembourgeois (Abiol), Serge Kelsen, explique : « Il est vrai que la théorie de l’évolution ne figure au programme de façon explicite qu’en classe de première C. Néanmoins l’évolution des espèces constitue le leitmotiv de tous les programmes et est traitée à plusieurs niveaux ». On espère éviter ainsi que « l’évolution apparaisse comme un chapitre comme un autre, que l’on étudie et ne traite plus par après ».

Aussi l’évolution est-elle présente dès l’étude de la « Vielfalt der Lebewesen » en 7e et jusqu’au chapitre sur l’ADN en troisième pour les non-spécialistes, en passant par la biodiversité et les microorganismes. Il en est de même pour la première C, où, à part la fiche traitant explicitement de Darwin, une grosse partie du programme est intrinsèquement liée à l’évolution. Les professeurs portent, d’après Kelsen, une grande importance au langage scientifique des élèves et adressent des fausses idées reçues : « En parlant des vertébrés en septième ou sixième, des idées comme `les oiseaux ont des ailes pour voler‘ ou `les taupes ont un doigt supplémentaire pour mieux bouger la terre‘ sont souvent exprimées. En redressant ces erreurs nous parlons implicitement du concept d’évolution et essayons de redresser la pensée finaliste présente chez beaucoup de gens ». Ainsi on espère transmettre « les principes et les bases de la théorie de l’évolution ».

En même temps, il paraît impossible que les élèves fassent le lien entre ce qu’ils apprennent et un concept ultra complexe dont ils ignorent le fonctionnement et qu’ils n’ont jamais vu de façon explicite. De même on pourrait leur faire étudier aiguilles, pignons, cadran et boîtier sans jamais leur dire ce que c’est qu’une montre – puisqu’on en parle déjà de façon implicite.

« Un chapitre sur l’évolution en fin d’études de biologie serait très souhaitable », trouve aussi Kelsen. L’intérêt des élèves est certainement là, comme le prouvent des cours d’option en relation avec l’évolution, proposés dans certains établissements et très bien fréquentés. Le problème, comme pour la plupart des sciences, c’est le manque d’heures supplémentaires. La quasi-totalité des élèves n’a plus de cours de biologie après la troisième, ce que le président de l’Abiol qualifie de « carrément dramatique », et la situation ne fait qu’empirer puisque le projet de réforme proposé pour l’enseignement secondaire ne prévoit la biologie plus que comme cours facultatif, même en troisième.

« Désinformation intentionnelle »

Néanmoins, malgré l’absence de Darwin des manuels scolaires, il paraît que la majorité des Luxembourgeois accepte la véracité de la théorie de l’évolution. En l’absence de sondages représentatifs, il faut se fier à une étude menée par les chercheurs John Miller, Eugenie Scott et Shinji Okamoto, publiée dans la revue spécialisée « Science » en 2006. Sur 500 luxembourgeois interrogées, 70 pour cent étaient convaincus de la véracité de l’évolution, contre 25 pour cent qui l’ont refusée.

« Sur ces 70 pour cent, combien comprennent vraiment ce que c’est, l’évolution ? », se demande pourtant Laurent Schley, qui concède en même temps que c’est un sujet « très complexe » qui traite de « périodes de temps inconcevables ». Serge Kelsen qualifie les connaissances des élèves en matière d’évolution comme « correctes dans les conditions qui sont les nôtres », mais cela ne paraît guère suffisant et l’on peut supposer que beaucoup de gens n’ont que des idées assez vagues, voire tout à fait fausses sur l’évolution – provenant en partie de campagnes de « désinformation intentionnelle », comme l’exprime le président de l’Aha.

Ainsi le pape Benoît XVI avait-il proclamé, lors de sa messe inaugurale en avril 2005, que « Nous ne sommes pas le produit accidentel et dépourvu de sens de l’évolution. Chacun de nous est le fruit d’une pensée de Dieu ». La thèse du caractère « accidentel » de l’évolution est justement une des fausses idées les plus répandues sur l’évolution, puisque la sélection naturelle est en vérité tout l’opposé du hasard.

En janvier 2009, cet avis papal erroné avait été repris par l’auteur d’un article intitulé « Evolutive Schöpfung », publié dans le Luxemburger Wort pour inaugurer l’année Darwin. En citant l’avis « hasardeux » du pape, l’auteur claironnait: « Schöpfung und Evolution schließen sich nicht aus ! Im Gegenteil : Schöpfung ist Evolution und Evolution ist Schöpfung », pour conclure : « Gott darf tiefer Glaube und vernünftige Hypothese sein ». Dans sa réponse, Serge Kelsen clarifiait au nom de l’Abiol ce que signifiait « vernünftige Hypothese » en science, et revendiquait plus de cours de biologie dans les classes de l’enseignement secondaire, pour que les élèves puissent se forger « une opinion fondée et responsable » – l’article a été refusé par le Wort.

La même année, Laurent Schley avait dû, lui aussi, lutter contre censure et opposition pour pouvoir publier son article sur Darwin dans le Marienkalenner. « La couverture médiatique de l’année Darwin était à quelques exceptions près assez médiocre », précise le président de l’Aha. « C’était traité que de façon très marginale. Un film de 45 minutes à la télé et quelques interviews sur la radio pour l’événement le plus important dans la science. Le clou étant bien sûr les quelques articles dans le Wort écrits pas des théologiens… ». Serge Kelsen et Laurent Schley avaient d’ailleurs exposé ce dernier fait dans un article conjoint dans le Tageblatt.

Même s’il paraît inconcevable que le créationnisme serait un jour, à l’image des Etats-Unis, enseigné dans les écoles luxembourgeoises, il reste encore à espérer que Darwin fasse son entrée, une fois pour toutes, dans les écoles et certains médias. Or, vu le projet de réforme prévu pour les lycées et le changement de vent qui vient de se produire au sein des éditions St-Paul, les perspectives semblent plutôt mauvaises pour la cause darwinienne.


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