TAXIS: Chacun roule pour soi

On se croirait dans un western urbain où chacun est la cible de l’autre. Le secteur des taxis est englué dans différents conflits aussi bien internes qu’avec les pouvoirs publics.

Quiétude trompeuse? En file indienne, les taxis attendent bien sagement leurs clients. (photo: woxx)

Le monde des chauffeurs de taxi n’est certainement pas des plus doux. En journée, le taximan transporte une famille en partance pour le soleil vers l’aéroport ou des cadres pressés. La nuit, il cueille des clients imbibés à la sortie des établissements de certaines rues chaudes de la capitale. Tout l’éventail de l’humanité glisse sur le cuir des sièges de son véhicule. Si le chauffeur est en général courtois, il se forge aussi, par la force des choses, un caractère bien trempé.

Ainsi, la semaine dernière, une association de chauffeurs en colère a convoqué la presse pour faire part de leurs frustrations: le manque de sécurité face aux agressions verbales et physiques, la concurrence déloyale pratiquée par certains confrères et les chicanes relatives aux règlements de stationnement. Et ils ont annoncé que si par malheur les pouvoirs publics se refusaient au dialogue, ils n’hésiteraient pas à bloquer certains axes principaux de la ville de Luxembourg, provoquant ainsi un chaos de la circulation.

Un coup de théâtre suit l’autre: au lendemain de la manifestation publique, la presse rapporte que le président de l’Association des chauffeurs de taxis de la ville de Luxembourg, Antonio Gonçalves, a été licencié par la Colux, première société de taxis du pays. Le fait est doublement troublant. En plus du moment choisi pour mettre à la porte son salarié, le patron de la Colux, Jean-Paul Gallé, préside également la Fédération des patrons-loueurs de taxis et d’autos. Impossible de ne pas y voir un lien causal. Néanmoins, le motif du licenciement reste obscur. „Lorsque j’arrive au garage à sept heures du matin pour prendre ma voiture, on me l’interdit et m’annonce que je suis renvoyé sans plus d’explications“, témoigne Gonçalves. Au moment de l’entretien avec le woxx, il affirme toutefois ne pas encore avoir reçu sa lettre de licenciement.

Nous n’en saurons pas plus. Olivier Gallé, le fils du patron de la Colux, nous renvoie à l’étude du code du travail, précisant que le motif de licenciement relève du secret professionnel. Après tout, Antonio Gonçalves dispose d’un délai d’un mois pour demander le motif à son employeur, qui à son tour doit lui aussi lui répondre endéans un mois. Pourtant, afin de dissiper certaines interrogations, rien n’empêchait la direction de la Colux de communiquer les raisons du licenciement à Gonçalves.

Opacité

Aux yeux de l’intéressé toutefois, l’affaire est entendue. Et il n’épargne pas son ancien employeur, lui reprochant une conduite peu démocratique de sa fédération patronale: „La fédération est contrôlée à 100 pour cent par la Colux, ce sont toujours les mêmes qui sont en poste. Depuis, trois ans, il n’y a pas eu d’élections“. Pour preuve, Antonio Gonçalves affirme que Gallé aurait „dit non“ au patron de la Benelux, une firme concurrente, lorsque celui-ci voulait présenter sa candidature à la présidence de l’organisation patronale.

Contacté par le woxx, Jean-Paul Gallé ne semble pas trop impressionné par ces accusations. Pour seule réponse, il se contente de répliquer avec ironie que „Gonçalves est un homme bien“ et, d’un ton moqueur, „moi, je dois vraiment être un méchant patron“. Quoi qu’il en soit, Gallé explique qu’il n’a cure de ces allégations et qu’elles n’engagent personne. Pour autant, il n’a en rien démenti ces affirmations.

Il n’empêche que la fédération patronale ne fait pas dans la transparence. Le numéro de téléphone – qui est celui de la fédération des artisans – mène vers un secrétaire administratif peu loquace. Se refusant à toute déclaration, il renvoie systématiquement vers le président, seul habilité à prendre position. Le woxx est juste parvenu à obtenir la promesse de l’envoi de la liste des membres du comité. Mais le fax n’a rien dégurgité.

Mais en fin de compte, les revendications de l’association des chauffeurs devraient également intéresser le patronat, notamment en ce qui concerne le problème des stationnements. Actuellement, les taxis ne sont tolérés que sur les emplacements spécifiquement prévus à cet effet. Ils n’ont même pas le droit de stationner après 18 heures sur les emplacements réservés aux livraisons, qui, à partir de cet horaire, sont accessibles aux véhicules privés. Une règlementation plus souple ferait des heureux des deux côtés. Les patrons évidemment, mais aussi les salariés, qui touchent 38 % des recettes réalisées. Si celles-ci ne sont pas assez élevées, ils touchent dans tous les cas le salaire social minimum. Le calcul est donc vite fait: plus de possibilités de stationnement équivalent à augmenter les chances d’obtenir des courses supplémentaires et donc plus de profits pour salariés et patrons.

Les tribunaux tranchent

Sur ce dossier, Jean-Paul Gallé se refuse à toute prise de position. „Tout le monde a sa propre vérité. Les ministres Krecké et Lux connaissent les problèmes et nous en avons assez“, répond-il à notre question de savoir ce qu’il pense des revendications de l’association des chauffeurs. „Quoi que je dise, mon avis n’est jamais pris en compte“, constate Gallé.

Mais d’autres litiges opposent les sociétés de taxis aux pouvoirs publics. Dans une récente question parlementaire, le député Laurent Mosar (CSV) s’enquiert auprès du gouvernement du non-respect par certaines d’entres elles des prix maxima régis par la loi sur la concurrence du 17 mai 2004. Les tribunaux ont en effet donné gain de cause aux sociétés en arguant que la loi n’est pas assez précise. „C’est vrai qu’il y a une insécurité juridique“, confirme Pierre Rauchs, qui dirige la direction de la réglementation des marchés et de la consommation qui dépend du ministère de l’économie. Pour autant, il ne partage pas l’interprétation donnée par les tribunaux. Mais le gouvernement en conseil vendredi dernier a adopté une modification de la loi sur la concurrence.

A l’instar d’autres sociétés, la Colux fait partie de celles qui se sont engagées dans la brèche juridique. Si Gallé préférerait une libéralisation totale de la branche, et non pas restreinte comme c’est actuellement le cas, Antonio Gonçalves plaide en faveur d’une harmonisation des prix. Car si les taxis peuvent fixer leurs prix presque librement, le client n’a pas de liberté de choix absolue, étant donné qu’il est obligé de prendre le premier taxi qui attend dans une file. Le problème d’interprétation de la loi est une pomme de discorde supplémentaire. La semaine dernière, le patron de la société Benelux, Jaime Gonçalves avait pointé du doigt ces sociétés, comme la Colux, qui ne respecterait pas les tarifs maxima. Cette accusation laisse Jean-Paul Gallé de marbre: contrairement à la Benelux, il ne serait pas aux prises des tribunaux dans des affaires de droit du travail. Le syndicat OGBL nous a en effet confirmé quelques démêlées juridiques avec cette société. L’on comprend le calme apparent de Jean-Paul Gallé: dans ce monde aux multiples conflits, mieux vaut avoir des nerfs d’acier.


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