DESSINS: Dessine-moi une vie

A l’occasion du 50e anniversaire de sa mort, les expositions et soirées thématiques sont légion, au Luxembourg également. Et pour cause, car Jean Cocteau, artiste prolifique à la fois auteur dramatique, poète, dessinateur, architecte d’intérieur et réalisateur de génie a même un lien avec le grand-duché : pendant longtemps, il s’est exprimé sur les ondes de RTL après la Seconde Guerre mondiale, la seule radio libre à la sombre époque de l’ORTF totalement sous contrôle étatique. Et de liberté, il en avait besoin. Non seulement pour la poésie, mais aussi pour sa sexualité, car faire un coming out dans les années 1920 n’était pas une chose facile.

L’exposition que lui consacre le Cercle Cité revient sur ce geste courageux en montrant quelques dessins originaux du « livre blanc » dans lequel il révèle son homosexualité au monde entier, à travers des dessins érotiques et des textes. Le dessin – qui est au centre de l’exposition luxembourgeoise – a d’ailleurs toujours été une sorte d’exutoire pour Jean Cocteau. Ainsi, la première partie du parcours est consacrée à une série d’autoportraits annotés que l’auteur a produits dans une de ses phases les plus sombres : après la mort de son premier grand amour, Raymond Radiguet, un jeune auteur de talent qu’il soutenait et à qui l’on doit l’inoubliable roman « Le diable au corps », il tombe dans une profonde dépression et tente d’y échapper en consommant de l’opium. C’est la naissance de ses autoportraits hallucinés, dans lesquels apparaissent des éléments mythologiques et qui portent des mentions éparses : « petits poèmes », « notes du quotidien » ou encore « correspondances diverses ». Mais aussi ses autres amants Jean Desbordes – appelé tendrement Jeanjean – ou Jean Marais, l’acteur qu’il dirigea dans « Orphée » et « La Belle et la Bête », ont trouvé leur chemin dans les dessins de Cocteau et dans l’exposition au Luxembourg.

Mais l’oeuvre graphique du poète reflète en somme tout son potentiel créatif. On passe d’illustrations de livres à des projets architecturaux, en écumant des objets décorés par l’artiste et des dessins qui ne sont que dessins – enfin, qui parlent d’eux-mêmes. Le style de Cocteau est à la hauteur de son époque. Il ne s’intéresse pas aux conventions, et ne cherche même pas à les briser, comme l’ont fait beaucoup de ses contemporains. Non, son trait est simple et très instinctif et reste pourtant reconnaissable. S’il était notre contemporain, Cocteau pourrait aisément devenir multimilliardaire avec des opérations de marketing, voire de branding. Tant mieux que ce ne soit pas le cas, cela aurait sans doute réduit le charme de ses oeuvres.

Ce sont avant tout les traits minimalistes qui étonnent. D’où lui venait cette aisance et cette assurance pour signifier tant de choses en employant un effort tellement minimal ? Et comment a-t-il produit de telles explosions de couleur en n’employant que des feutres et en ne remplissant jamais les blancs ? Ce sont des questions qu’on peut se poser devant les oeuvres graphiques exposées.

Et pour trouver les réponses, il n’y a pas mille possibilités : allez-y, même si vous n’aimez pas vraiment Cocteau, c’est toujours beaucoup mieux que le marché de Noël.

Au Cercle Cité, jusqu’au 24 février.


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