BENH ZEITLIN: Au temps des aurochs

Film inqualifiable, mais sûrement un des meilleurs sortis cette année, « Beasts of the Southern Wild » combine dystopie environnementale, conte de fées et critique sociale comme on ne l’a jamais vu auparavant.

Hushpuppy et l’auroch : une scène qui restera dans la mémoire cinématographique.

Il y a de ces films qui peuvent désespérer les critiques. Ou du moins ceux qui ont besoin de tiroirs dans lesquels ils peuvent classifier ce qu’ils voient. « Beasts of the Southern Wild » est justement un film inclassable, car trop riche et trop profond pour n’être qu’une fiction « ordinaire ». Résumons : au centre de l’histoire, il y a une petite fille, prénommée Hushpuppy. Elle vit avec son père dans un village appelé Bathtub, ce qui veut dire baignoire en français. Bathtub est pourtant un village peu ordinaire, car il se situe hors des zones civilisées. Dans un monde où le réchauffement climatique a forcé une grande partie de l’humanité à s’enfermer derrière d’énormes digues – vu que le niveau de mer a atteint de tels sommets que des continents entiers sont devenus inhabitables – celles et ceux qui vivent en dehors des zones de confort mènent une vie certes dangereuse, mais très joyeuse. Disons que Bathtub connaît plus de jours fériés que n’importe quelle autre localité dans le monde. Au milieu de cette joyeuse bande de losers anarchistes et autosuffisants, la petite Hushpuppy est tout de même une exception. Si sa mère lui manque, c’est surtout l’éducation excentrique de son père – les Américains appellent « tough love » ce va-et-vient entre déclarations d’amour et froideurs passagères – qui la marquent. Mais voilà, le père tombe malade d’une mystérieuse maladie et tente de se séparer de sa fille, puisqu’il ne peut plus la protéger, et que de plus il ne veut pas qu’elle le voie dans cet état. En outre, la fonte des glaces a libéré une bande d’animaux préhistoriques dangereux et énormes, les aurochs, qui se dirigent maintenant vers Bathtub et détruisent tout sur leur passage. Donc, il est grand temps pour Hushpuppy et ses amis d’entreprendre quelque chose, ne serait-ce que d’aller voir de l’autre côté de la digue?

Aux States, « Beasts of the Southern Wild » a connu un succès retentissant, alors que rien ne le présageait pour une production filmée en 16 mm traditionnel, avec un budget minimal et surtout avec des acteurs amateurs. En fait, Dwight Henry, qui joue le père de Wink, est boulanger de profession et a été très réticent avant d’accepter ce rôle car loin d’être un pro, tout comme Quvenzhané Wallis, qui joue le rôle de Hushpuppy et qui a menti sur son âge pour avoir le rôle. La légende veut qu’Oprah Winfrey, la grande dame de la télé américaine qui a consacré une heure entière au film, ait été mise au courant du film par un pote, un certain Barack Obama. De toute façon, l’avalanche de prix dont le film a été submergé cette année lors du festival de Sundance, celui qui recompense les productions indépendantes, cette année, en dit assez.

Jouant avec l’attrait des blockbusters hollywoodiens, qui croulent sous les effets spéciaux, « Beasts of the Southern Wild » est bien plus qu’une fable sur une petite fille courageuse. C’est aussi une éducation sentimentale à la dure, une dystopie sur ce qui nous attendra probablement si on n’arrête pas le réchauffement climatique et en fin de compte aussi un film très philosophique, porté par les considérations parfois étonnamment mûres et universelles de la petite protagoniste. Si on y ajoute que l’histoire se base en fait sur une pièce de théâtre, vous l’aurez compris : c’est le film à voir encore en 2012.

A l’Utopia.


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