HISTOIRE COLONIALE: Au temps béni des colonies

Dans son mémoire de master, qui a reçu le prix de la Fondation Robert Krieps, Régis Moes pose non seulement la question du passé colonial du grand-duché mais aussi celles de son identité et du cheminement de sa mémoire.

Le Congo belge, et aussi luxembourgeois, ne s’est jamais remis de l’effort colonial.

Encourager de jeunes chercheurs, rendre leurs travaux accessibles à un large public en les publiant et en les diffusant à un prix très abordable : voilà ce que fait la Fondation Robert Krieps (FRK) qui, depuis 2009, décerne un prix au meilleur mémoire de master. Le premier lauréat fut Bernard Thomas dont le livre, « Le Luxembourg dans la ligne de mire de la Westforschung », est paru l’année dernière. A la fin de cette année vient de paraître le deuxième mémoire récompensé par le think tank social-démocrate : « Cette colonie qui nous appartient un peu ». Son auteur, Régis Moes, s’y penche sur la communauté luxembourgeoise qui prospéra au Congo belge, en ce temps des colonies naguère béni par le chanteur Michel Sardou – soit, plus précisément, entre 1883 et 1960.

Régis Moes n’est pas un inconnu dans la sphère publique, puisqu’il est président des Jeunesses socialistes. C’est aussi un historien, qui a poursuivi ses études à Bruxelles et à Paris – notamment à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Le mémoire de master qui lui a valu d’être distingué en 2010 par la FRK, a été conçu à l’université Paris 1, sous la direction de Pierre Boilley. Il a d’abord pour mérite de contribuer à la réémergence d’un passé colonial tombé dans l’oubli depuis les années 1960. La présence de Luxembourgeois en Afrique centrale belge n’est redevenue matière à débat que depuis une dizaine d’années, grâce au documentaire de Paul Kieffer et Marc Thiel (« Ech war am Congo – Ma vie au Congo ») ainsi qu’aux articles de Romain Hilgert ou de Serge Hoffmann. Régis Moes est toutefois le premier chercheur à consacrer une monographie complète au sujet.

Moes rappelle tout d’abord que des Luxembourgeois ont participé à la sanglante conquête du Congo. L’explorateur américain Henry Stanley, qui la mena au nom du roi Léopold II, comptait parmi ses compagnons le lieutenant Nicolas Grang, né en 1857 à Buschrodt. Débarqué en Afrique en 1882, il succomba à la fièvre au bout d’un an. Une décennie plus tard, des ingénieurs luxembourgeois prirent part à la construction de la première ligne de chemin de fer du Congo. L’un d’entre eux, Nicolas Cito, en devint le directeur d’exploitation. Parti de rien, la colonisation fit sa fortune. C’est à son exemple et grâce à son appui que de nombreux Luxembourgeois partirent à leur tour tenter leur chance sous les tropiques, en particulier après la Première Guerre mondiale.

Ce n’est en fait qu’à partir du début des années 1920 que leur nombre augmenta réellement. L’union économique belgo-luxembourgeoise, scellée en 1921, leur accordait une position privilégiée par rapport aux autres Européens non belges. Si les Luxembourgeois purent par la suite considérer que le Congo leur appartenait un peu, c’est que les Belges espéraient pour leur part que le Luxembourg leur appartiendrait un jour entièrement. Afin de démontrer les avantages que leur pays pouvait apporter, les Belges ouvrirent notamment les portes de l’administration coloniale aux Luxembourgeois – mais seulement jusqu’à un certain point. S’ils voulaient aller au bout de leurs ambitions, ces derniers devaient abandonner leur nationalité. Dans les années 1930, l’un d’entre eux, Fritz Wenner, fut ainsi nommé gouverneur du Kasaï, mais seulement après avoir été naturalisé belge.

Régis Moes nous montre aussi de quelle manière le gouvernement luxembourgeois encouragea l’enthousiasme colonisateur de ses ressortissants. Il le fit de manière indirecte, mais résolue, en soutenant activement les organisations qui défendaient les intérêts coloniaux – le Cercle colonial luxembourgeois (CCL) ainsi que l’Alliance coloniale Luxembourg-outremer (Luxom). Les visites officielles que certains représentants du gouvernement luxembourgeois effectuèrent dans la colonie belge, en 1948, 1953, 1956 et 1960, avaient également pour but de souligner le lien étroit qu’ils établissaient entre le grand-duché et le Congo belge.

Ce qui néanmoins frappe le plus dans le mémoire de Régis Moes, c’est que l’historien a cherché à compenser par un cadre d’interprétation ambitieux les contraintes d’un travail de master. Ce cycle se limite à deux ans, ce qui pousse chaque étudiant en histoire à délimiter strictement les sources qu’il peut consulter. Moes a ainsi travaillé essentiellement sur des archives luxembourgeoises, en particulier sur les bulletins d’information du CCL et de la Luxom. Le premier paradoxe est que ce choix a eu pour effet de rendre son étude plus riche en le poussant à affiner son questionnement. Le second est qu’au bout de ce questionnement Moes nous en apprend infiniment plus sur l’histoire du Luxembourg que sur celle du Congo.

Pour pouvoir analyser les Luxembourgeois au Congo belge, il a dû répondre au préalable à cette question : qu’est-ce qu’un Luxembourgeois ? Moes a d’emblée écarté deux critères, la religion catholique et la langue luxembourgeoise, auxquels on accorde traditionnellement une importance cruciale. Les Belges étaient tout aussi catholiques que les Luxembourgeois et certains d’entre eux, originaires de la province de Luxembourg, avaient également le Luxembourgeois pour langue maternelle. Il préfère alors retenir l’extraction sociale des Luxembourgeois du Congo, qui dans leur majorité appartenaient à la classe moyenne et avaient fait leurs études dans les mêmes établissements. Il souligne aussi l’importance des célébrations officielles, comme la fête nationale, et des banquets à l’occasion desquels étaient partagés des mets importés du pays. L’accès aux médias luxembourgeois – journaux et radio – fut également un facteur de cohésion crucial.

Le fait d’étudier un sujet comme l’action coloniale qui, au Luxembourg, fut fortement médiatisée et soutenue au niveau institutionnel, pour connaître ensuite une éclipse totale, a également amené Moes à s’interroger sur le cheminement de la mémoire. Il illustre par exemple de quelle manière Nicolas Grang et Nicolas Cito furent élevés au rang de héros à la fois nationaux et transnationaux. Leur représentation dans le discours officiel évolua cependant au fil du temps. Présentés dans l’entre-deux-guerres comme des représentants de la coopération entre le grand-duché et le royaume de Belgique, dans le cadre d’une noble mission civilisatrice, ils devinrent, dans les deux décennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, des précurseurs de l’idée européenne.

Au moment de la décolonisation, ces figures qui avaient été proclamées impérissables tombèrent dans l’oubli, tout comme les derniers Luxembourgeois du Congo, rapatriés en hâte au début des émeutes de 1960. Les anciens modèles avaient cessé de servir et étaient même devenus source de gêne. Régis Moes a encore tendance à y voir de l’hypocrisie et un refus d’affronter avec sincérité une avancée de la civilisation. Il s’agit plutôt d’un phénomène intemporel et universel. Ce n’est pas la morale qui dicte la mémoire d’une société, ce sont ses intérêts. La morale n’est que le stratagème qu’elles trouvent pour se convaincre que ces intérêts sont supérieurs à ceux des autres.

« Cette colonie qui nous appartient un peu », est paru aux éditions Lëtzebuerger Land.


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