ÉRIC ROCHANT: Les poupées russes

Dans « Möbius », Eric Rochant portraite les bas-fonds de la finance internationale et des services secrets. Le tout avec une certaine classe qui le distingue d’autres films du genre.

Leur petite amourette va avoir des conséquences désastreuses…

Alice est une experte en finances, une tradeuse si l’on veut, mais pas n’importe laquelle. Car c’est elle qui, par ses investissements à haut risque sur des produits dérivés, a entraîné la chute de son ex-patron, la banque Lehman Brothers, et a aussi déchaîné la crise financière dont le monde souffre encore aujourd’hui. Pour la mettre à l’abri, la CIA lui a trouvé un boulot à Monaco, où, à côté de son vrai job, elle reçoit de temps en temps quelques missions à accomplir. L’une d’elles consiste à espionner un certain Ivan Rostovsky, un oligarque russe hyper-riche qui pue l’argent sale. Pour l’approcher, elle use certes de son charme féminin, mais aussi de son expertise. Malheureusement, elle avait fait ses calculs sans le FSB, les services secrets russes, l’ancien KGB, et l’amour. Cet amour, on le retrouve sous la forme de Gregory Lioubov, un ancien mafieux désormais agent du FSB et à la solde d’un certain Cherkachin, qui ambitionne de prendre la tête du FSB. Car comme le dit Rostovsky : « Qui est chef du FSB, est chef de la Russie. » Il ne croyait pas si bien dire d’ailleurs, car Lioubov est aussi chargé de monter un dossier sur lui, vu qu’il en sait un peu trop sur les magouilles de son chef. Le problème, c’est que dès leur première rencontre, Alice et Gregory – qui se font tous les deux passer pour des autres – tombent amoureux l’un de l’autre. Cela leur fait prendre des risques démesurés et tout cela va bien mal finir.

Ce que « Möbius » a de plus classe que d’autres films évoquant la finance internationale et les milieux barbouzards, c’est qu’il ne mise nullement sur la violence. A la fin du film, le bilan est d’un mort exactement et pas un seul coup de feu n’a été tiré. Par contre, Rochant mise surtout sur ses trois acteurs principaux qu’il a su diriger avec grâce. Cécile de France est tout à fait convaincante dans le rôle de la tradeuse qui mêle énergie criminelle et sexuelle, mais qui, après tout, reste assez naïve. L’oscarisé Jean Dujardin démontre une fois pour toutes qu’il est capable de bien plus que de faire le clown – OSS117 est à mille lieues de ce rôle – et s’il peine un peu à démarrer, il parvient à sauver la mise, surtout dans le dernier tiers du film. De son côté, Tim Roth campe un oligarque parfait : arrogant, paranoïaque et cupide.

D’un autre côté, ce sont surtout les scènes pendant lesquelles Alice et Grégory font l’amour qui frappent. Rochant réussit à leur donner une intensité rarement vue au cinéma, sans tomber dans le pornographique pourtant. Il met en évidence leurs sentiments, leur amour fou, par des moments simples mais profonds. Et en même temps, il établit un contraste saisissant entre leurs sentiments partagés et le monde extérieur froid et dangereux. Jusqu’au moment où, inextricablement, ces deux mondes vont entrer en collision l’un avec l’autre et que leur trahison mutuelle éclate. Pourtant, même cela ne réussira pas à effacer totalement leurs liens.

Eric Rochant a réussi un petit coup de maître avec « Möbius » : d’un côté, mettre en évidence les liens entre la finance internationale, les paradis fiscaux et les services secrets ainsi que la mafia d’une façon très claire et nette : de l’autre, raconter une des plus belles histoires d’amour au cinéma de ces dernières années.

A l’Utopolis.


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