Forgiarini Tullio: Démolir en écrivant

Après ‚Miss Mona‘, Tullio Forgiarini vient de publier ‚La ballade de Lucienne Jourdain‘. Avec cette nouvelle, qui a été récompensée par une mention spéciale lors du dernier concours national de littérature et qui paraîtra ces jours-ci, il poursuit la piste du „roman noir“.

Dans sa première vie, Tullio Forgiarini, 34 ans, est prof d’histoire au lycée de Wiltz. Le besoin d’écrire l’a pris, il y a trois, quatre ans: „L’histoire, c’est quelque chose qui demande de l’exactitude et de la précision. Dans un roman noir par contre, on peut Äcrire n’importe quoi. Si on est paresseux comme moi, le choix est vite fait. Bien sûr, on pourrait aussi faire une recherche détaillée pour un roman. Mais moi, je prends simplement deux ou trois choses qui me passent par la tête, une phrase d’une chanson par exemple, et je commence à les combiner, à les transformer.“ Dans son premier roman ‚Miss Mona‘, un policier plein de sarcasme et d’humour noir, tout est inventé: „Après j’ai eu des doutes, je ne sais même pas si dans la police luxembourgeoise les gens sont appelés brigadiers ou inspecteurs. De même, on a cru que j’avais fait des allusions à des personnes réelles travaillant auprès de la police – ce n’était pas du tout le cas. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la vérité historique mais plutôt la vérité sociale, la réalité des gens.“

Sans prétentions

‚Miss Mona‘ a tout de suite connu du succès. „J’aurais aussi pu choisir la forme du journal intime ou des souvenirs, mais le roman noir est aussi une forme très attrayante pour le lecteur. Et le Luxembourg s’y prête à merveille, ça m’étonne que jusqu’ici personne n’ait eu cette idée.“ Avec sa deuxième publication, ‚La ballade de Lucienne Jourdain‘, Tullio Forgiarini reste dans le domaine du roman noir, même si on ne peut pas parler d’un policier avec une intrigue classique.

Lui-même est un lecteur passionné de romans noirs. „Le roman noir n’est, en général, pas prétentieux. C’est de la littérature populaire dans le sens positif du terme. Je ne voudrais pas non plus revendiquer d’être qualifié d’écrivain. Je n’ai pas la prétention de produire de la littérature. Au Luxembourg on écrit souvent un francais qui veut Étre élégant et peaufiné, mais qui sonne artificiel, et le contenu traîne la jambe.“

Quels critères poursuit-il donc en écrivant? „Ça doit être divertissant, lisible. Trois cents pages qui ne font que tourner autour du nombril de l’auteur, c’est sans intérêt pour moi, même si certaines gens savent le faire avec un style impressionnant. Et puis, il faut avoir quelque chose ê dire. Le mot ‚engagé‘ sonne ringard, mais je trouve que si on n’a rien ê dire, on ne devrait pas écrire non plus. En même temps que la divertit, je veux aussi démolir quelque chose.“

Représenterait-il une nouvelle génération d’écrivains? „Je dirais plutôt que c’est un autre genre, une autre optique, une rupture dans la qualité. Je ne corresponds pas à une certaine image de l’écrivain luxembourgeois: je n’écris pas en luxembourgeois, je ne suis pas luxembourgeois de souche, mais italo-luxembourgeois, j’ai fait mes études en France, je suis marié une femme francaise. Je n’ai pas non plus de contact dans la scène littéraire à Luxembourg.“

Roman pubertaire

Dans ‚Miss Mona‘ déjà, la figure centrale était une femme. Avec son nouveau texte, c’est la deuxième fois que Tullio Forgiarini se met dans la peau d’une narratrice féminine. Est-ce un hasard? „Non, honnêtement je ne crois pas. Lors du concours, j’ai utilisé le pseudonyme de Lucienne Jourdain, et les gens du jury croyaient que c’était effectivement écrit par une femme. éa m’a fait plaisir. La vie est mensonge en grande partie, pourquoi le roman ne s le serait-il pas? Mais j’essaie toujours de voir le côté ridicule des choses. Je ne veux pas créer des images pieuses, ni féminines, ni masculines.

Si le personnage de ‚Miss Mona‘ est dans une grande partie autobiographique, on y retrouve aussi des gens que je connais, ma femme par exemple. D’ailleurs, ma femme tape mes manuscrits dans l’ordinateur, parce que moi, macho que je suis, je ne sais pas bien le faire. D’une certaine faìon, elle a participé à l’écriture du roman, ainsi que d’autres personnes de mon entourage. C’est une sorte de jeu à deux, à trois, à quatre.“

Dans ‚Miss Mona‘, il y a d’autres ingrédients: l’enseignement, le passé national, la collusion d’un prof avec l’extrémisme de droite, l’inceste, le suicide. „C’est plein d’allusions littéraires aussi, mais là-dessus, peu de gens ont réagi. Par contre, la critique de la société, plus apparente, a le plus trouvé d’échos. Tout ìa est présenté de maniére pointue, caricaturale, primitive, un roman sciemment pubertaire. Dans ‚La ballade de Lucienne Jourdain‘, c’est pareil: c’est plein de gens assassinés.“ Le titre renvoie ostensiblement à la chanson de Marianne Faithful. „C’est en fait assez kitsch, la femme de 37 ans dans une voiture à Paris, les cheveux dans le vent. Mais j’apprécie le kitsch, le romantisme naïf. La société ne laisse guère le choix: c’est ça ou acheter des actions.“

Les nouveaux projets de l’auteur se situent toujours dans le domaine du roman noir. „Que pourrais-je écrire d’autre? Des histoires de relations amoureuses? Ce n’est plus possible de notre temps. Adorno a dit une fois qu’il n’était plus possible, après Auschwitz, de vouloir encore produire de l’art. C’est peut être un peu catégorique, mais les formes de littérature sont toujours liées aux époques. Au 19e siècle, le romans de Flaubert étaient une critique acerbe de la société en même temps qu’ils étaient très ambitieux au niveau littéraire. La seule forme nouvelle dans la littérature du 20e siècle qui fasse du sens pour moi, c’est le polar. Utilisé depuis les années trente pour présenter les côtés noirs de la société, il en est, en fait, une mise en cause, une accusation – mais sous forme de constat, il n’y a aucune suggestion d’amélioration.“

‚La ballade de Lucienne Jourdain‘ vient de paraître aux Editions Memor en Belgique, en coédition avec les ‚Cahiers luxembourgeois‘. Le jeudi, 14 juin à 19.30 heures, Tullio Forgiarini présentera son nouveau roman à la librairie Alinéa, Luxembourg-Ville.


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