ESPAGNE: Always Franco

Que faire des reliquats du franquisme ? Le mausolée géant que s’est fait construire le Caudillo représente un casse-tête particulièrement dur pour les autorités ? mais aussi une opportunité pour la société espagnole.

« Un fantôme congelé qui ne s’en va pas »

Avant que les images d’un Berlusconi embaumé et en pantoufles de Mickey aient fait le tour du monde, l’ex dictateur espagnol Francisco Franco avait déjà subi un sort semblable : on l’avait mis dans un frigo Coca-Cola. La sculpture « Always Franco » de l’artiste espagnol Eugenio Merino a été exposée l’année dernière à la foire madrilène d’art contemporain (Arco), malgré les protestations de la Fundación Francisco Franco (présidée par la fille du Caudillo) qui considère l‘?uvre une « offense qu’aucune civilisation ne peut tolérer ». L’image rigolote du petit vieillard moustachu dans le frigo suscite des questions pertinentes sur la nature du régime franquiste et surtout sur son héritage.

Le débat sur la nature du franquisme est controversé : le régime du Caudillo était-il fasciste, totalitaire, autoritaire, ou tous les trois à des moments différents ? Alors que l’historiographie de gauche l’a pendant longtemps défini comme fasciste, l’Académie Royale de l’Histoire a même omis le terme « dictateur » dans son Dictionnaire Biographique Espagnol datant de 2011. L’article sur Franco avait été rédigé par l’historien Luis Suárez, lui-même membre de la Fundación Francisco Franco. « Nous sommes un pays ancré dans le passé et on n’arrête pas de parler de lui depuis 1975 », explique Merino dans un entretien avec El País, alors que le réalisateur Pedro Temboury, qui a tourné un documentaire autour de la production et de la réception d’« Always Franco », précise : « C’est un fantôme congelé qui ne s’en va pas ».

Il est vrai que les fantômes de ce genre hantent un peu partout en Europe, mais rares sont ceux qui résident encore si bien et si tranquillement que Franco. Car si le bonhomme réfrigéré d’Eugenio Merino reflète le débat éternel sur la nature du régime, il soulève encore une autre question, bien plus précise et bien plus compliquée : que faire avec le corps de l’ancien dictateur ?

34.000 + 1

Depuis sa mort en novembre 1975, le corps de Franco réside dans une basilique souterraine à soixante kilomètres de Madrid, au c?ur de l’Espagne. Dans la Sierra de Guadarrama, des prisonniers politiques et des prisonniers de guerre ont excavé une colline entière pour y construire, entre 1940 et 1958, une basilique géante, et au-dessus, la plus haute croix du monde. Destiné à « perpétuer la mémoire de ceux qui sont tombés dans la Croisade de Libération », Franco a baptisé ce lieu « El Valle de los Caídos » – la vallée de ceux qui sont tombés. Pendant vingt-cinq ans, on y a collectionné les dépouilles de 34.000 victimes des deux côtés de la guerre civile, et en 1975, on y a ajouté leur bourreau : Franco. Ironiquement, ni lui ni sa famille ne voulaient qu’on l’y enterre. Or le voilà, et voilà aussi que commencent les problèmes.

La situation juridique autour du Valle de los Caídos est complexe, mais se laisse résumer à un bras de fer entre le pouvoir séculaire et le pouvoir religieux. En effet, outre la basilique souterraine, le site du Valle comprend encore un monastère bénédictin. C’est la communauté bénédictine qui gère la basilique, puisque celle-ci a été consacrée officiellement par le pape Jean XXIII en 1960 (notons en passant que l’actuel pape en retraite Josef Ratzinger a visité le Valle en 1989 et s’est dit « profondément impressionné »). Sa responsabilité a été confirmée par la loi sur la mémoire historique de 2007, qui a retenu que la basilique devait rester un lieu de culte. L’Etat n’a donc aucune mainmise sur ce lieu qui abrite la tombe de Franco, ainsi que celle du fondateur de la Phalange (le parti fasciste espagnol, ndlr), José Antonio Primo de Rivera, lui aussi victime de la guerre civile car exécuté en 1936. La revendication de certains groupes d’exhumer et de transporter les dépouilles de Franco vers un autre lieu ne peut donc que passer par l’autorisation des frères. Ceci paraît cependant très peu probable, vu que les bénédictins se montrent très hostiles à la moindre tentative de dialogue.

La situation est différente pour les ossuaires où gisent les 34.000 victimes de la guerre civile. Ces ossuaires sont considérés comme des cimetières, et en tant que tels sont soumis à la juridiction de l’Etat. Là encore, certaines organisations exigent l’exhumation des morts républicains qui ont été transportés au Valle de fosses communes de toute l’Espagne, souvent contre la volonté des familles, pour servir la propagande morbide du Caudillo. Là encore, l’entreprise s’annonce difficile car personne ne connaît vraiment l’identité des victimes à cause de l’état fort détérioré des ossuaires.

Voilà une autre question délicate qui se pose autour du Valle : combien investir pour entretenir la folie d’un dictateur, une monstruosité monumentale ? Dans son rapport de 2011, la commission d’experts pour le futur du Valle de los Caídos retient que le site se trouve en très mauvais état et avance une estimation d’au moins treize millions d’euros, seulement pour réparer les dégâts les plus graves et pour restaurer les sculptures. En effet, à cause de l’humidité élevée dans cette zone montagneuse, la basilique est constamment exposée à des filtrages d’eau naturelle. Les sculptures se trouvent en état de décomposition progressive, ce qui pose un vrai problème de sécurité pour tous ceux qui ne souhaitent pas trouver la mort en étant écrasé par l’avant-bras du Christ, ou quelconque membre d’une autre statue. Voilà pourquoi le gouvernement Zapatero avait pris la décision de fermer l’accès au Valle en 2009, mais depuis la défaite électorale du parti socialiste en 2011, la basilique a rouvert ses portes aux visiteurs. Le funiculaire pour accéder à la croix reste pourtant fermé.

« Un livre ouvert »

Il est donc aujourd’hui parfaitement possible de visiter le Valle, bien qu’il ne soit pas très facile d’y accéder. Il n’existe pas de transport en commun depuis Madrid, et même depuis la ville la plus proche, San Lorenzo d`El Escorial, il n’y a qu’un seul bus par jour. Si avant d’y aller on souhaite rechercher des informations sur internet, on tombe majoritairement sur des sites d’orientation clairement franquiste (y inclus le site officiel).

Tout ceci est dû au fait que le Valle n’est pas un site touristique et n’est ni promu ni exploité comme tel. D’un point de vue touristique, la visite n’a tout simplement aucun intérêt. Le Valle de los Caídos est indéniablement moche, voire effrayant, que ce soit l’extérieur ou l’intérieur, la basilique ou le monastère. Le fait que la vocation de ce mausolée n’ait jamais été redéfinie rend la visite angoissante : on se croirait dans un passé lointain ou dans un cauchemar, alors que tout cela est bien réel et actuel.

La messe est célébrée tous les jours, et même trois fois les dimanches. D’un côté et de l’autre de l’autel, les tombes de Franco et de Primo de Rivera portent toujours des bouquets de fleurs fraîches. Dans le monastère fonctionne encore aujourd’hui un internat pour garçons, car c’est ainsi que l’a voulu le Caudillo : un ch?ur de garçons « bien entraînés » devait chanter tous les jours dans la basilique pour renforcer la solennité du lieu. Franco a beau être mort depuis bientôt quarante ans, son ch?ur chante toujours. La vie quotidienne de cette cinquantaine de garçons, qui vivent dans un monde parallèle à l’abri de la réalité, a été documentée l’année dernière par le réalisateur italien Alessandro Pugno dans son film « All’ombra della croce » (A l’ombre de la croix).

Ce lieu représente et propage toujours l’essence du franquisme, même si suite à l’application de la loi sur la mémoire historique, l’unique symbole ouvertement franquiste qui reste dans la cathédrale est une poignée de bonhommes phalangistes en chemise bleu sur la mosaïque de la coupole. Ceci a aussi été souligné par la commission d’experts : « Conçu comme lieu symbolique du régime franquiste, c’est cette intentionnalité qui donne un sens à chacun de ses éléments. Un univers symbolique comme celui-ci est un livre ouvert avec une histoire qui transmet certaines valeurs à la société. » Encore faut-il savoir interpréter l’histoire, en l’occurrence l’Histoire, raison pour laquelle la commission suggère d’enfin redéfinir la vocation du Valle et d’y créer un centre d’interprétation. A travers une exposition permanente et des expositions temporaires, on déchiffrerait l’univers symbolique pour ainsi expliquer l’origine de ce monument, le contexte sociopolitique de sa construction et son intégration dans un projet politique. En établissant un registre et en construisant un mémorial, on honorerait enfin la mémoire de toutes les victimes qui y sont enterrées et pas seulement de celles qui sont mortes du bon côté. Finalement, ce centre permettrait d’analyser les personnages de Primo de Rivera et de Franco. Peut-être le fantôme congelé d’Eugenio Merino rejoindra-t-il ainsi un jour son original, afin que celui-ci hante un peu moins ses compatriotes vivants.


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