Manifesta 4: INTERVIEW: Enrico Lunghi

Du 25 mai au 25 août Francfort accueille la Manifesta 4, biennale européenne d’art contemporain. L’occasion pour nous de rencontrer Enrico Lunghi, historien de l’art et directeur artistique du Casino-Luxembourg, et de faire le point sur l’art contemporain au Luxembourg.

Content de la réputation internationale du Casino, Enrico Lunghi est plein d’assurance concernant les perspectives d’avenir.

Photo: Christian Mosar

Cette liberté que possède l’art …“

Woxx: En 1998, le Luxembourg a accueilli la Manifesta 2. Que signifie un tel événement pour les organisateurs et qu’a-t-il apporté plus précisément au Casino?

Enrico Lunghi: Monter une exposition comme Manifesta est un défi pour les organisateurs: ils sont, entre autres, confrontés à des critères qui dépassent le cadre local et régional; ils sont „jugés“ selon les critères internationaux, du point de vue artistique et organisatorial.

Manifesta 2 était un moment important pour le Casino parce que l’attention nationale et internationale était grande. Un public nombreux et beaucoup de journalistes, des critiques d’art, des gens de musées, des collectionneurs et des galeristes sont venus au Luxembourg pour voir une exposition d’art contemporain. Notre équipe a montré qu’elle était capable de répondre à cette attente. C’est vrai que depuis lors notre réputation est établie. C’est comme un point de non-retour et il s’agit maintenant de perpétrer cette réputation.

Mais pour certains, le Casino se réduit à Manifesta 2, c’est un peu dommage. En fait, la Manifesta était seulement un moment de notre activité et aujourd’hui nous pouvons affirmer avec certitude que l’intérêt international est toujours important.

Vous dites que la réputation du Casino est aujourd’hui établie sur la scène artistique nationale et internationale. Revenons un pas en arrière dans le temps, quelle a été la genèse du Casino?

D’un point de vue historique, on peut dire que le Luxembourg n’a jamais été un centre artistique. Il y avait certes une scène artistique, mais elle était locale et régionale.

En 1995, on a eu l’opportunité de monter le Casino. L’idée était de faire une présentation continue de l’art contemporain sur un niveau international, c’est-à-dire quelque chose qui n’avait pas encore existé chez nous.

Et les artistes luxembourgeois?

Nous avons estimé que seuls les artistes luxembourgeois dont nous pensons que le travail peut participer à la scène internationale devaient faire partie de nos expositions. C’était le seul moyen d’apporter du neuf et de faire du Luxembourg un centre actif de l’évolution artistique internationale. C’était ce qui manquait à notre paysage artistique et culturel et qui pourrait le compléter. D’ailleurs, le niveau local et régional existe toujours et c’est très bien. Mais aujourd’hui, il existe aussi une institution publique qui montre de façon continue l’art européen et qui a trouvé un écho international. Nous sommes d’ailleurs très contents de savoir que, pour le moment, le Casino est considéré comme un centre d’art ayant une certaine importance en Europe.

Vous montrez des oeuvres assez radicales de l’art contemporain. Quelles sont les réactions du public?

„Comment le public va-t-il percevoir ce que nous montrons?“ et „Pour qui faisons-nous notre travail?“ sont des questions que nous nous posons continuellement.

Nous élaborons des projets selon des critères de qualité et de pertinence par rapport à la situation artistique actuelle, au monde présent et à la situation spécifique du Luxembourg. A celui ou celle qui pense que l’art contemporain ne correspond pas à l’idée qu’il ou elle se fait de l’art, je réponds que l’art a de tous les temps été en mouvement. Cela n’a pas de sens de venir avec des idées toutes faites ou avec la conviction que les artistes d’aujourd’hui ne savent rien faire (… et que jadis tout était mieux). Nous essayons de montrer l’art d’aujourd’hui tel qu’il est.

Je pense que c’est une chance d’avoir l’opportunité, dans une ville comme Luxembourg, d’aller voir des oeuvres que des artistes d’aujourd’hui réalisent, même si on n’aime pas tout, même si on n’est pas d’accord avec tout.

Il est vrai que cet art peut être déconcertant, mais nous sommes là pour parler avec les gens. Nous partons du principe que celui ou celle qui veut avoir plus d’informations peut en avoir. Nous proposons un vaste programme qui encadre les expositions comme des visites guidées, des conférences.

Ce que j’ai envie de dire au public c’est: plus vous venez voir des ´uvres, plus il sera facile de les comprendre et de les accepter!

Je crois qu’il est important dans une société comme la nôtre de ne pas seulement se préoccuper de choses purement utilitaires. Les artistes se permettent de voir les choses un peu autrement, et cette liberté que possède l’art est une liberté inhérente à l’idée que nous nous faisons d’une société démocratique.

L’art est un champ de liberté, de fantaisie. Il peut inciter à une pensée qui est à la fois individuelle, critique, poétique et artistique. Mon souhait est que le Casino participe à cela.

Le Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean (le Mudam) est en construction. Quel est le rôle de cette institution à côté de la vôtre?

Le Mudam et le Casino diffèrent à plusieurs points de vue, notamment en ce qui concerne leurs fonctions. Le Mudam a une collection permanente et vise ainsi une sorte de reconnaissance, la constitution d’un patrimoine pour demain, construit aussi avec la création actuelle.

Le Casino est plutôt un „laboratoire“ ou „centre expérimental“. Il fonctionne plus en termes de propositions; nous montrons un art contemporain dont nous pensons qu’il est important aujourd’hui, pour la discussion, pour la connaissance, pour la scène culturelle luxembourgeoise.

Ensuite, le Mudam est une structure plus complexe, plus lourde aussi, travaillant sur le moyen et le long terme. Le Casino, plus léger et flexible, répond assez vite aux mouvements et aux transformations de la scène artistique: c’est important pour mieux comprendre le présent, mais tout n’a pas besoin d’être muséifié.

En fait, je pense que les deux institutions sont complémentaires. Je ne peux pas m’imaginer qu’un musée comme le Mudam puisse exister sans un centre d’art comme le nôtre à côté. Sinon au bout de 5-10 ans il sera déconnecté de l’actualité.

Nous garderons notre public, le Mudam aura le sien et je crois qu’une émulation réciproque en résultera. C’est un enrichissement pour tout le monde d’avoir deux possibilités complémentaires de voir le monde, l’une plus ® établie ¯, l’autre en constante évolution. Il y aura plus de diversité et d’ailleurs l’art contemporain est assez riche pour que même deux lieux ne suffisent pas à tout montrer.

Nadine Clemens


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