GUILLAUME GALLIENNE: Coming in

Dans « Les garçons et Guillaume, à table ! », l’étonnant Guillaume Gallienne traite avec talent, humour et légèreté un sujet lourd.

La fascination oedipienne vécue jusqu’au bout : Guillaume Gallienne interprète sa propre mère.

Guillaume Gallienne fait partie de ces acteurs que tout le monde peu reconnaître dans la rue, tant il est abonné à nombre de seconds rôles, mais dont très peu se souviennent du nom, vu qu’il a rarement tenu le haut de l’affiche. Désormais, avec « Les garçons et Guillaume, à table ! », cette injustice est réparée. C’est bon, Gallienne a percé comme on dit, et c’est mérité pour ce comédien qui est la preuve vivante qu’être sociétaire à la Comédie-Française, cela veut toujours dire quelque chose. Et en plus, il a percé en racontant sa vie. Avant de crever le grand écran, « Les garçons et Guillaume, à table ! » a débuté sur les planches, sorte de « one man show » où Gallienne interprétait notamment le rôle de sa mère. Chose qu’il va refaire, tant il lui est facile de se glisser dans la peau d’une femme.

Et c’est aussi un peu de cela qu’il s’agit. Cette facilité d’être une femme constitue aussi toute sa problématique. Gallienne est bien né dans une famille bourgeoise de Neuilly, où il grandit avec ses parents et ses deux frères dans un bel hôtel particulier. Mais c’est surtout sa mère qui le fascine : belle femme toujours élégante, cette fille d’aristocrate russe a un caractère tranchant, capable de passer du chaud au glacial en une seconde. Mais il est évident qu’elle porte en elle un malaise. A vrai dire, après avoir mis au monde deux fils, elle s’attendait à ce que sa troisième portée soit enfin une fille. Raté à nouveau, voici Guillaume. Enfin, raté…

Contrairement à ses deux frères, qui, à l’instar de leur père, sont des concentrés de testostérone sur pattes, Guillaume est un être sensible, poli, délicat. Délicat est probablement un euphémisme : Guillaume est complètement efféminé. Car voilà, Guillaume réalisera finalement le rêve de sa mère : il se comporte comme sa fille, allant jusqu’à se grimer en Sissi l’impératrice dans sa chambre au grand dam de son père dépassé par la situation. Sa mère le fascine à tel point qu’il se met à l’imiter, parfois malgré lui, car il lui arrive même que sa grand-mère ou son père, n’entendant que sa voix, le confondent avec elle.

Bref, enfant et adolescent Guillaume est persuadé d’être… une fille. Il transpire tant la féminité que lors d’un séjour dans une famille d’adoption en Andalousie, afin d’apprendre l’espagnol car il trouve que sa mère est encore plus belle lorsqu’elle parle la langue de Cervantès, les femmes lui apprennent à danser la sévillane, qu’il maîtrise à merveille. Sauf qu’elles lui apprennent les gestes féminins. Viendront ensuite les déboires : envoyé dans un pensionnat catholique à Angers, il devient le souffre-douleur des jeunes mâles. Cela se passera mieux dans son pensionnat en Angleterre, où ses manières semblent moins choquer. Il y tombera même amoureux d’un garçon qui n’a d’yeux que pour les filles. Ce qui ne dérange pas Guillaume, puisqu’il pense en être une.

Nous ne révélons rien, puisque c’est de notoriété publique : aujourd’hui, Guillaume Gallienne est marié à une femme avec laquelle il a un enfant. L’acteur le plus efféminé du cinéma français, abonné aux rôles d’homosexuel, de travesti, voire de femme tout court est un fieffé hétéro. S’il sait si bien imiter les femmes, c’est qu’elles le fascinent à tel point qu’il note les moindres détails de leurs manières de faire, jusque dans leurs mille et une façons de respirer. C’est toute l’originalité de l’histoire : après une psychothérapie, Gallienne a enfin accepté sa vraie nature et fait un « coming out » inversé. Ce film, hormis sa valeur comique indéniable portée par le talent fou de Guillaume Gallienne qui, en plus de jouer son propre rôle campe également celui de sa mère, pose avec humour la question de l’identité de genre. Rafraîchissant, il évite la lourdeur, le pathos, voire la morbidité propre aux films traitant ce sujet.

En plus d’être authentique, l’histoire est originale : elle démontre la force de la socialisation dans la construction de l’identité. Il serait par ailleurs absurde de limiter cette identité à la seule orientation sexuelle ou de genre. Ce film est tout simplement une mise en abîme sur le choc entre notre « nature profonde » et les éléments extérieurs qui la façonnent, voire la contrarient. Et a finalement permis, il faut le répéter, de réparer l’injustice qui cantonnait si longtemps Gallienne à l’arrière-plan.

A l’Utopia


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