AGIR CONTRE L’OUBLI: Voyage à Natzweiler

Le woxx a été en excursion avec une classe de l’Athénée dans le camp de concentration nazi de Natzweiler. L’occasion de se pencher sur l’enseignement de cette histoire récente auprès des jeunes d’aujourd’hui.

Barbelé et mémorial: le camp de Natzweiler dénonce aujourd’hui les horreurs qui s’y sont passées jadis.

(photos: Germain Kerschen)

Une petite brochure de l’Amicale luxembourgeoise Natzweiler-Struthof informe: „45.000 personnes ont été privées de liberté et de tout droit, elles ont été humiliées et torturées, tracassées et battues, elles ont souffert de la faim et de la soif, du froid et de la chaleur, de blessures corporelles et morales. 12.000 à 15.000 personnes ont succombé aux tortures et privations, elles ont été assassinées, abattues ou exécutées sans jugement valable. 87 personnes ont été assassinées par le gaz. Des centaines de personnes ont fait l’objet d’expériences médicales, au gaz et aux injections, avec des séquelles graves et de longue durée, voire même permanentes. Souvent ces expériences étaient mortelles.“

L’ancien camp de concentration de Natzweiler se trouve à environ 200 kilomètres de la frontière luxembourgeoise et fait partie de notre histoire récente, qu’il s’agit de bien transmettre pour éviter au maximum la renaissance de théories nazies chez les générations futures.

„Les jeunes d’aujourd’hui possèdent un certain ‚background‘ concernant cette période historique. Mais je comparerai celui-ci à des nébuleuses par-ci, par-là, qu’il s’agit de focaliser.“ C’est ainsi que le professeur Steve Kayser décrit son travail avec des lycéens et lycéennes, autour de l’histoire horrible des camps de concentration allemands de la Seconde Guerre mondiale. Ce qui a notamment abouti en l’élaboration d’une exposition ambulante „contre l’oubli“, fruit du travail – souvent volontaire – de ses élèves. Un projet qui vient d’ailleurs d’être doté cette semaine du „Prix René Oppenheimer“. Steve Kayser poursuit: „Dans ce chapitre historique, les témoignages directs sont de la plus grande importance. Il faut faire profiter les jeunes de cette possibilité, tant qu’elle sera encore donnée.“

Lors de cette excursion-ci, le témoin direct qui accompagne les classes de l’Athenée à Natzweiler s’appelle Ernest Gillen. Il est parmi les 313 rescapés d’un total de 401 Luxembourgeois détenus dans ce camp de concentration. 28 sont actuellement encore en vie. C’était un ami de Raymond Petit, fondateur du mouvement de résistance estudiantin LPL (Letzebuerger Patrioteliga). „Déjà avant la guerre, bien qu’on était encore jeune, on s’intéressait à la thématique nazie. A l’époque, j’étais élève au Lycée d’Echternach et on passait régulièrement près de la frontière avec les Allemands. On avait donc aussi un contact visuel, on les voyait faire leurs exercices, hisser leurs drapeaux, etc., de l’autre côté. La télévision n’existait pas encore. Quelqu’un de la ville pouvait bien écouter la radio, mais nous, on avait aussi une image à mettre sur l’information de la guerre imminente. On a même vécu cette ‚avant-guerre‘ de septembre 1939 jusqu’en mai 1940. Tellement proches de ces événements, on en discutait évidemment et on prenait position.“ C’est aussi au Lycée d’Echternach qu’il fait la connaissance de Raymond Petit et décide finalement de devenir membre actif de la LPL.

Une activité qu’il n’arrivera pas à garder secrète aux yeux de l’occupant et de ses dénonciateurs. Dans son histoire d’emprisonnements, Natzweiler n’est qu’une étape, mais pas la moindre.

Ernest Gillen est actuellement président du „Comité directeur du Souvenir de la Résistance“ et transmet, durant cette excursion-ci, son témoignage à des élèves de l’Athénée de Luxembourg. Les élèves écoutent avec attention, mais attendent de se retrouver un peu à part pour poser des questions à Ernest Gillen, ou alors parler entre eux de l’histoire cruelle dont ce camp, (trop?) bien entretenu, est une preuve.

Le camp de concentration Natzweiler-Struthof était exploité de mai 1941 à septembre 1944. Il avait été installé comme camp de travail pour gagner, avant tout, des matériaux de construction de la carrière avoisinante.

C’est là une information historique qui n’intéresse pas principalement les jeunes en excursion avec leur professeur. Selon Steve Kayser, les élèves s’intéresseraient avant tout au côté humain. L’une des questions les plus souvent posées à Ernest Gillen: „Comment avez vous pu survivre aussi longtemps?“ Ce à quoi il répond habituellement: „Tout d’abord, tout le monde n’a pas subi les traitements les plus horribles „(dont étaient, par exemple, victimes les détenus NN – „Nacht und Nebel“ -, désignés à ne survivre en aucun cas leur détention)“. Il n’y a pas de doute que c’était difficile, et que certaines des personnes qui ont survécu étaient, par moments, à deux doigts de mourir. Parfois les chances de survie étaient tellement minimes que certains ont perdu le courage. Mais la plupart étaient capables de le garder, car on savait que, quand quelqu’un abandonnait tout espoir, c’était fini pour lui.“

Ernest Gillen continue: „Les Luxembourgeois étaient pratiquement tous des détenus pour raisons politiques. Ils étaient prisonniers à cause d’un idéal pour lequel ils s’étaient engagés. Bien sûr, j’ai parlé dernièrement à quelqu’un qui avait été fait prisonnier parce qu’il avait chanté, en groupe, des chansons luxembourgeoises durant un mariage. Les personnes arrêtées là ont dû se dire qu’elles avaient été stupides de chanter ainsi, sans penser aux conséquences. D’habitude, de telles détentions ne duraient d’ailleurs que quelques semaines. Mais la plupart d’entre nous était dans ce camp de concentration à cause de notre engagement. Et on s’était investis tout en connaissant les dangers que nous encourions ainsi. C’était là un gros soutien moral, d’être dans cette situation pour avoir défendu une cause aussi juste.“

L’excursion se termine par une visite du musée aménagé dans le camp. Tout le monde peut terminer la visite à sa vitesse personnelle. C’est maintenant que les jeunes posent le plus de questions à Ernest Gillen. D’autres attendent déjà dehors, prêts à partir. On les entend discuter de la mort …

Une fois dans le bus, sur la route du retour, les élèves se mettent soudain à chanter. Un retour à la normale trop rapide, voire blessant pour un ancien détenu comme Ernest Gillen? „En fait, cela ne me fait pas grand-chose. Je pense toujours que ce n’est là qu’un court instant dans la vie d’un adolescent et que le fait qu’il s’y intéresse est déjà très important. De revenir à la normale par après est assez compréhensible. Même nous, les anciens, on ne peut pas faire le deuil sur notre sort toute notre vie. Je ne peux pas y penser chaque jour, je n’y arrive pas.“

Tout de même, c’est là un sujet qu’il faut bien préparer avec les classes en question et dont un suivi est également souhaitable. Les meilleures expériences que Ernest Gillen a vécues, étaient avec des groupes qui restaient sur place pendant au moins deux jours. „Pouvoir encore discuter après une telle visite donne, à mon avis, les meilleurs résultats. Mais le système luxembourgeois ne le permet que rarement. La plupart des visites se font en fin d’année scolaire. Les professeurs ont eu du mal à trouver une date adéquate et il ne reste plus de temps par après. Discuter tout de suite après la visite n’est pas une bonne solution puisque tout le monde – moi en premier, vu mon âge – est épuisé par cette journée. Personnellement, j’ai le plus de satisfaction avec les groupes des professeurs allemands qui me demandent de les guider à Natzweiler. Ils font leur visite en une matinée avec des possibilités de relaxer par après. Mais ils restent dans l’Auberge de Jeunesse de la région. Et puis, le soir, on organise une discussion. Et ces soirées, dont la participation est volontaire, sont une chose magnifique.“

Or, face au programme scolaire intensif, au fait que de telles visites sont, pour la plupart, des initiatives privées de professeurs comme Steve Kayser, et au manque de deniers publics, un tel enseignement prolongé ne semble pas avoir sa place au Luxembourg. L’effet atteint chez les jeunes en est forcément amoindri. Et l’oubli général de cette histoire n’en arrivera que plus tôt.

Germain Kerschen


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