LARS VON TRIER: She’s a Maniac !

Film à scandale même avant son passage à l’écran, « Nymphomaniac » de Lars von Trier choque beaucoup moins qu’attendu. Ce qui n’enlève rien à son arrière-goût de soufre.

Un petit rôle pour une grande actrice : Uma Thurman dans « Nymphomaniac ».

Joe est nymphomane. Point à la ligne. C’est le constat de base du nouvel opus de l’« enfant terrible » danois Lars von Trier, et si on veut connaître le pourquoi de cette addiction au sexe et à l’auto-humiliation permanente, mieux vaut se référer à la psychologie qu’à von Trier. Car, dans les deux volumes de « Nymphomaniac », le metteur en scène ne se concentre que sur les conséquences directes du comportement « déviant » de Joe, dès sa prime enfance. Recueillie dans une petite ruelle poisseuse de Londres par un passant, un certain Seligman, battue et blessée, l’homme lui propose de l’héberger chez lui pour une nuit. Installée dans son lit, Joe passe au confessionnal – c’est l’histoire-cadre du film. Et comme on le connaît, von Trier en profite pour subdiviser son film en différents chapitres, huit en tout – le premier volume en regroupant cinq et le second les trois derniers. Les deux volumes ont été projetés en avant-première fin décembre.

Ainsi, on voit la jeune Joe s’intéresser dès son plus jeune âge à la sexualité, vivre une épiphanie épileptique au cours de laquelle elle éprouve son premier orgasme. On assiste aussi à sa défloration, ses premiers excès en compagnie de sa meilleure amie, la fondation d’une clique de jeunes nymphomanes, qui se promettent de ne jamais coucher deux fois avec le même type pour éviter de tomber amoureuses. Et puis comment elle finit quand même par tomber amoureuse, de l’homme qui va être le père de son enfant. S’ensuivent un mariage malheureux, la séparation inévitable et de nouveaux excès qui vont la mener là où elle pensait de toute façon être à sa place : en marge de la société.

Si « Nymphomaniac » n’est en rien comparable aux excès métaphysiques qu’étaient « Antichrist » et « Melancholia », le nouveau film de Lars von Trier s’intègre très bien dans la lignée et les manies du metteur en scène. Comme d’habitude, c’est une femme martyrisée qui se trouve au centre de l’attention, et comme toujours, son martyre s’accompagne de considérations philosophiques. Cette fois c’est au confesseur de la protagoniste de tenir le rôle de celui qui livre les mots-clés ouvrant les portes de la mémoire de Joe. Drôle de confesseur en fait, vu qu’il est tout le contraire de la femme qu’il installe dans son lit : Seligman, le juif athée, est aussi un asexuel – jamais de sa vie, il ne s’est intéressé au sexe. Sa vie à lui, ce sont les livres, et il en est bien content, car grâce à eux il parvient à contrebalancer les idées autodestructrices de Joe et à lui rendre une sorte de liberté qu’elle ne s’est plus accordée elle-même. Car le sexe, comme toutes les autres addictions quand elles deviennent incontrôlables, a fini par détruire l’entièrété du réseau social de Joe, faisant d’elle une aliénée, une pauvre pécheresse, prête au repentir. Et c’est Seligman qui essaie et réussit à lui enlever cette culpabilité, par le dialogue. C’est aussi pourquoi on ne peut pas vraiment parler d’une fiction machiste pour « Nymphomaniac », car c’est plutôt la découverte de la sexualité excessive à travers les yeux d’un asexuel. En choisissant cet équilibre, von Trier se met délibérément en dehors de la sphère de la sexualité dite « normale » et démontre aussi que cette dernière n’est en fait que fiction.

S’il s’était mis hors circuit par ses propos douteux sur Hitler prononcés à Cannes en 2011, cela ne semble pas avoir eu d’incidence sur l’attraction qu’il exerce sur les acteurs américains, voire anglais ou français qui peuplent son film. Aux côtés de son égérie Charlotte Gainsbourg et de son acteur fétiche Stellan Skarsgård, on retrouve le très surprenant Shia LaBeouf – qu’on ne connaissait que de blockbusters comme « Transformers » – Uma Thurman, Willem Dafoe, Christian Slater, Jamie Bell ainsi qu’une actrice jusqu’ici presque inconnue, la jeune Stacy Martin, qui joue Joe dans les flash-back. Et tous sont en grande forme, c’est le moins qu’on puisse dire – surtout Uma Thurman étincelante dans sa folie de femme dupée qui veut regagner son mari. On remarque cependant que von Trier a eu des difficultés à boucler « Nymphomaniac » : si la première partie est en parfait équilibre, la seconde n’est pas dépourvue de longueurs. Et ce n’est pas pour rien qu’il existe plusieurs versions – dont une intégrale qui sera presentée à la Berlinale et qui comportera plus d’une heure de pellicule supplémentaire.

Nous vivons une époque curieuse, il est vrai. Une époque où des metteurs en scène masculins tournent des films monumentaux sur la sexualité féminine. Mais là où Abdellatif Kechiche s’est englué dans le machisme plat et le sophisme à deux balles avec son indigeste « La vie d’Adèle », von Trier réussit un portrait de femme après tout digne, tout à fait dans son style.

A l’Utopia – le volume 2 de « Nympho-maniac » sera au cinéma à partir du 29 janvier.


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