POLITIQUE CULTURELLE: Pas que des héros

La table ronde tant attendue dans le contexte de la sulfureuse exposition des oeuvres de Théo Kerg n’est pas entrée dans le vif de la polémique. Ce qui n’a pas empêché le public de voir l’état d’avancement des débats historiques contemporains.

Non, ce n’était pas la confrontation qu’anticipait probablement une grande partie du public. Sobrement intitulée « Le milieu culturel luxembourgeois sous l’occupation allemande », la table ronde qui réunissait Michel Polfer, directeur du Musée national d’histoire et d’art (MNHA), qui héberge l’exposition controversée, Paul Dostert, le directeur du Centre de documentation et de recherche sur la Résistance, Catherine Lorent, artiste et auteur d’une thèse de doctorat sur la politique culturelle nazie au grand-duché et enfin Vincent Artuso, auteur d’une thèse sur la collaboration au Luxembourg, faisait salle comble à l’auditoire du Cercle Cité. Alors que beaucoup la voyaient comme une sorte de compensation pour le traitement trop peu critique de la personnalité de Théo Kerg dans la rétrospective du MNHA (voir woxx 1247), il apparaissait dès le début que les organisateurs – mais pas forcément les intervenant-e-s – souhaitaient un débat généralisé, cela aussi pour éviter que le MNHA perde la face.

Il fallait éviter que le MNHA perde la face.

Et pourtant, Marc Glesener, l’animateur de la soirée, a réussi à lancer quelques belles piques. Notamment contre Paul Dostert, qui, en tant que directeur d’un centre de recherche dépendant uniquement du ministère d’Etat, peut à juste titre être décrit comme le tenant de l’histoire officielle. En voyant son oeuvre confrontée à celle de la nouvelle génération d’historien-ne-s, il se retrouvait un peu à l’écart de la discussion. Discussion qui tournait surtout autour de questions de degré de collaboration et de difficultés à généraliser sur base de biographies personnelles complexes. C’est avant tout Catherine Lorent qui a défendu ce point de vue, répétant à l’envi que ces affaires n’étaient ni noires, ni blanches, mais que tout se situait dans des nuances de gris. Et qu’il fallait différencier non seulement l’appartenance à certaines organisations (comme en occurrence la Volksdeutsche Bewegung, ou VdB), mais aussi certains comportements à certaines époques. Ainsi, l’appartenance à la VdB était devenue obligatoire à partir de la fin 1940. Le fait d’avoir contribué à des expositions de propagande nazie est également à considérer dans le contexte. Comme l’a remarqué Lorent, il y avait des cas où les autorités allemandes s’emparaient des tableaux à l’insu de l’artiste : ce fut le cas notamment avec l’expressionniste luxembourgeois Joseph Kutter – qui fut d’abord déclaré « entartet », puis réhabilité. Pour Lorent d’ailleurs, la politique culturelle des nazis était tout sauf conséquente : les expressionnistes étaient officiellement considérés comme décadents, tandis que certains membres de leur élite en raffolaient – la même chose vaut pour la musique jazz, officiellement interdite, mais très populaire dans les milieux nationaux-socialistes.

Mais c’est finalement Vincent Artuso qui, au détour d’une question posée par le public, a donné en partie au public ce à quoi il s’attendait : une biographie de Théo Kerg. Il en a tiré l’histoire d’un homme sans droiture, qui balançait entre les pouvoirs de son époque. S’il a bien fait partie du VdB avant que ce ne soit obligatoire, et s’il a participé à des voyages culturels organisés par les nazis, il n’a pourtant jamais été « Propagandaleiter » comme certaines sources l’avaient rapporté après la guerre. Et c’est en 1943 que Kerg se détourne définitivement de toute conviction nazie : il démissionne avec fracas (et ce n’était pas sa première tentative), se retire dans l’Oesling et soutient même la Résistance, notamment le « Roude Léiw Lëtzebuerg ». Comme quoi, s’il n’a sûrement pas été un héros, condamner Kerg unilatéralement comme un nazi ordinaire reste une simplification aberrante.


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