POLITIQUE EUROPÉENNE: Vent debout contre les lobbys

José Bové était à Luxembourg le 4 février pour faire le point sur l’influence des lobbys dans l’Union européenne, et les moyens de les contrer.

Il est pour le moins rare de voir une salle archicomble applaudir à tout rompre lorsqu’un conférencier évoque son passage en prison, même si les faits – le « démontage » d’une succursale McDonald’s à Millau en 1999 – sont maintenant lointains. C’est pourtant ce qui s’est passé mardi dernier à l’hôtel Parc Belle-Vue, où presque 400 personnes s’étaient massées dans une salle surchauffée pour écouter une des figures de l’altermondialisme.

Avec sa gouaille habituelle, José Bové passe en revue cinq ans d’action contre les lobbys à Bruxelles. Le fil conducteur de sa conférence est la nécessité d’un véritable engagement politique européen, sans lequel, pour lui, « l’Europe va crever de la dépolitisation des débats ». Et les exemples concrets de l’influence des lobbys ne manquent pas, à commencer par le coup de semonce qu’a constitué en 2010 la révélation du conflit d’intérêts de la directrice de l’époque de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), Diana Banati, qui était en même temps membre du conseil d’administration de l’International Life Sciences Institute (ILSI), une association regroupant quelque 500 industriels de l’agroalimentaire. Il a fallu à José Bové plusieurs années de combat contre la Commission européenne avant d’obtenir son départ… en mai 2012. Mais cette expérience a permis à celui qui se considère encore comme un paysan de comprendre les rouages de la politique européenne, lui qui avoue avoir auparavant « combattu les OGM plutôt dans les champs avec une faucille ».

C’est cette connaissance des arcanes européens qui l’a conduit, en 2013, à déjouer les pressions exercées par l’industrie des pesticides sur l’EFSA. Celle-ci avait confirmé la nocivité des insecticides néonicotinoïdes sur les abeilles, réclamant leur interdiction. La société Syngenta avait alors, selon José Bové, essayé d’influencer les conclusions de l’agence, allant jusqu’à menacer certains fonctionnaires d’obtenir leur renvoi. Les Verts européens s’étaient par conséquent associés à Corporate Europe Observatory (CEO), une ONG active dans la surveillance des lobbys bruxellois, pour obtenir et divulguer les documents prouvant les tentatives d’influence de l’entreprise agrochimique. Depuis le 1er décembre 2013, l’utilisation de trois pesticides néonicotinoïdes est restreinte pendant deux ans au sein de l’Union.

Bien que ces exemples soient représentatifs du lobbying intense dans la capitale européenne, José Bové se défend de tenir « un discours contre l’Europe ». Au contraire, il estime que, par son action, « on retire des arguments à ceux qui disent : `c’est tous des pourris, c’est tous des corrompus‘ ».

Institutions figées

Les entreprises industrielles ne sont cependant pas les seules dans le collimateur de l’eurodéputé. Pour lui, un autre danger est que « les institutions sont figées dans leur fonctionnement ». Il cite notamment l’absence de renouvellement des hauts fonctionnaires : en effet, ceux-ci restent en place quel que soit le changement politique, et « il y a une pensée unique, car ils sont tous aussi néolibéraux les uns que les autres ». Il fait le parallèle avec la situation française, où la mainmise des anciens de l’Ecole nationale d’administration (ENA) sur le haut fonctionnariat est bien connue, et indique qu’à sa connaissance le commissaire européen à l’Agriculture, Dacian Ciolos, « doit sans cesse se battre avec son administration ». Pour parler concrètement de nomination équivoque de fonctionnaire, il évoque le cas de Michel Petite, avocat d’affaires ayant travaillé pour Philip Morris à retarder certaines législations européennes et nommé par la suite par José Manuel Barroso comme… responsable de la déontologie de la Commission. Une nomination contestée par le Médiateur européen par la suite, et annulée.

Interrogé par le public sur ce qu’il pense du futur traité de libre-échange transatlantique entre les Etats-Unis et l’Union européenne, José Bové martèle : « Le fait que les entreprises puissent grâce à un tel traité traîner en justice les Etats pour une législation qui ne leur convient pas est une attaque contre la démocratie. » Mais l’homme est un éternel optimiste et, pour lui, « heureusement qu’il y a la société civile et les prochaines élections : tous les candidats pourront être interpellés sur ce sujet, ce qui pourrait changer la donne ». Et s’il avait raison ? La Commission a récemment suspendu les négociations jusqu’en juin, prenant acte de la méfiance de l’opinion publique.

C’est sous des applaudissements nourris que l’eurodéputé conclut, immédiatement sollicité par un grand nombre d’auditeurs, qu’ils soient ministres, militants d’ONG ou simples citoyens. A grand-peine, serrant une main par ci, répondant – toujours avec le sourire et un tutoiement jovial – à une question par là, posant pour une photo souvenir, il réussit à se frayer un chemin vers le buffet. Régional et bio, bien entendu.


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