SPIKE JONZE: Le don de soi

Dans « Her », le réalisateur Spike Jonze tente une approche douce de la science-fiction. Ce qui donne un film aux images grandioses, mais qui se prend un peu les pieds dans les méandres de son scénario.

Il faut tout de même un certain recul pour ne pas se sentir ridicule en confiant sa vie à un système d’exploitation.

Dans un futur pas si lointain, Theodore Twombly est malheureux. Même s’il possède tout pour ne pas sombrer dans la dépression – un bon job, un très bel appartement et des amis fidèles – il ne parvient pas à surmonter la souffrance causée par l’approche inexorable de son divorce avec Catherine, amour de sa jeunesse. S’y ajoute que son boulot, dans lequel il excelle, qui consiste à composer des lettres d’amour, de haine ou d’amitié pour des gens trop stressés pour en écrire, lui enlève une bonne partie de son empathie. Ainsi, il fait ce que font tous les nerds dépassés par leur réalité sentimentale : il se retire dans les mondes virtuels – qui dans la vision de Spike Jonze sont ultrasophistiqués. Pour faire passer ses insomnies, il dialogue avec des compagnons électroniques qui apparaissent dans son salon en trois dimensions, ou, quand il le faut, il simule des ébats sexuels avec des voix de femmes imaginaires. Mais sa vie va changer le jour où il se procure un « OS 1 » – un système d’exploitation doté d’une intelligence artificielle. L’auto-dénommée Samantha va devenir le pivot de sa vie. Même si elle n’est qu’une voix, très sexy, Theodore va tomber amoureux d’elle au point où il transgressera même ses propres frontières.

« Her » est avant tout un film en avance sur son temps. Si son succès immédiat devrait rester limité, il sera sûrement apprécié dans une dizaine, voire une vingtaine d’années, pour avoir anticipé le futur. La façon évidente et naturelle de la société dépeinte dans « Her » d’utiliser et de faire confiance aux machines peut faire froid dans le dos, mais la réalité contemporaine, avec ses réseaux sociaux et ses smartphones, n’en est pas tellement éloignée.

Autre fait notable : rarement, à l’exception de « A.I. Artificial Intelligence » de Steven Spielberg, d’après une idée non réalisée de Stanley Kubrick, une rencontre entre homme et machine dans la science-fiction récente s’est faite hors du cadre d’une domination de la machine sur l’homme, du contexte d’un règne fasciste des ordinateurs. Car, dans « Her », au contraire de films comme « Terminator » ou « Matrix », c’est l’être humain qui désire la machine, qui se soumet volontairement à la fiction que les deux pourraient se rencontrer au même niveau.

Pourtant, il reste deux choses qu’on peut reprocher au dernier-né de Spike Jonze : la fin, qu’on ne révélera pas, et le fait que l’univers futur qu’il a créé reste, malgré toute sa beauté, très superficiel. Point de questionnement quant au futur de l’environnement, ni des conflits sociaux – le monde de « Her » se joue dans une bulle où tout le monde semble participer à une classe moyenne imaginaire. Mais bon, d’un autre côté, les films de Spike Jonze ont toujours eu comme toile de fond un univers surréaliste – pensons à « Being John Malkovich » ou encore « Adaptation ».

Finalement, cette superficialité est donc tout à fait excusable, surtout au vu des performances remarquables des acteurs principaux Joaquin Phoenix et Amy Adams – sans oublier Scarlett Johansson qui donne sa voix à Samantha.

« Her » sera le film d’ouverture du festival « Discovery Zone ».


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