ISIDRO ORTIZ: La guerre en Irak n’aurait pas été un projet de film „vraisemblable“

Goethe n’aurait jamais imaginé un Faust comme celui d’Isidro Ortiz et de la troupe de théâtre catalane „La Fura dels Baus“: une version bien particulière du classique. Interview avec le réalisateur espagnol, lauréat du „Mélies d’Or 2003“.

Il rit de plaisir au vue des rushs de son film d’horreur: Isidro Ortiz, assis à gauche, réalisateur espagnol de“Fausto 5.0″.

„Fausto 5.0“ d’Isidro Ortiz, d’Alex Oller et de Carles Pedrissa tourne autour de l’opposition entre le désir et la raison; sujet qui subit un traitement apocalyptique. Nous sommes au 21e siècle et „Fausto 5.0“ nous rappelle que les masques anti-gaz sont sortis des musées pour devenir un produit de consommation massif.

Isidro Ortiz, Carles Pedrissa et Alex Oller sont les parents de ce film maladif, tragique et mordant, une production qui a remporté le prix „Méliès d’Or“ du dernier festival Cinénygma de Luxembourg.

Isidro Ortiz a d’abord appris son travail de réalisateur en faisant des publicités. Avec „Fausto 5.0“, il fait sa première incursion dans le monde du cinéma. Pour lui, la seule façon de faire face au cinéma américain, c’est de réaliser des histoires européennes.

Isidro Ortiz: Je crois que l’existence de prix comme le Méliès est très importante. Des festivals comme „Cinénygma“ permettent la diffusion de nos films, que les gens puissent voir du cinéma allemand, anglais, français, luxembourgeois ou espagnol. Les Européens ont des valeurs communes qui se manifestent dans nos productions cinématographiques et qu’il faut promouvoir.

woxx: Quelles sont vos impressions du festival „Cinénygma“?

C’est un festival très agréable qui permet d’entamer des contacts avec d’autres réalisateurs, d’échanger des idées et des expériences. J’y trouve une ambiance très conviviale. Dans certains festivals, le rythme frénétique ne permet que de faire la promotion de son travail. „Cinénygma“, par contre, permet de voir aussi ce qui est fait dans les différents pays et de discuter ensemble entre réalisateurs, autour de sujets comme le financement de nos productions, les différentes visions esthétiques et les conceptions cinématographiques européennes actuelles.

C’était difficile de reformuler Goethe?

Cette version s’éloigne de la confrontation entre le bien et le mal qui caractérise l’oeuvre de Goethe. Dans „Fausto 5.0“ nous avons présenté une vision où les éléments opposés sont la raison et l’instinct. Le film raconte comment le monde des désirs peut devenir un cauchemar. Si tout le monde assouvissait ses désirs, au lieu de les rêver, on aurait un chaos horrible. Nous montrons dans cette production qu’un mythe classique peut être raconté et reformulé à partir de multiples points de vue, en l’occurrence celui du cinéma. Nous avons reconstruit le mythe en toute liberté. A aucun moment nous avons prétendu être fidèles au texte de Goethe. D’ailleurs, nous avions déjà travaillé sur celui-ci, puisque „La Fura des Baus“ avait conçu deux versions de Faust, l’une pour le théâtre et l’autre pour l’opéra.

Pourquoi avez-vous choisi comme scénariste Fernando León de Aranoa, qui a remporté le prix Goya du meilleur réalisateur pour „Les Lundis au soleil“?

Faust est une oeuvre chorale. Carles Pedrissa et Alex Oller viennent du théâtre et moi de la publicité. Nous craignions que si l’histoire avait bien un bon format visuel, elle soit un échec concernant l’interaction des personnages. Nous connaissions le travail de Fernando dans „Familia“ qui nous avait émus tous les trois. Dans ses films, il ne récrée pas des mondes fantastiques, mais il narre des histoires très réelles. Nous lui avons proposé d’écrire le scénario. Nous avons travaillé pendant quatre ans pour trouver un point commun qui nous plaise à tous et à la fin nous y avons réussi.

Quel luxe, passer quatre ans à préparer un film!

En fait, c’est un privilège. Nous nous sommes tous beaucoup impliqués dans la conception. S’agissant d’un travail d’équipe, nous avons mis beaucoup d’idées en commun avant d’arriver au résultat final. C’est un processus qui exige son temps et nous avons été perfectionnistes. Ainsi le film a pu mûrir. Comme c’est une production indépendante, nous n’avions pas de pressions extérieures pour réaliser le projet et nous l’avons pris comme un défi. Il est vrai aussi que nous avions tous d’autres moyens de subsistance et que cela nous a permis de réfléchir au projet jusqu’à ce que nous étions tous persuadés de la qualité du résultat.

Avec ce film, le maire de Barcelone ne risque pas de vous décerner un prix comme promoteurs touristiques de cette ville!

Nous voulions situer l’histoire dans une ville européenne, en l’occurrence Barcelone. Nous avons recréé une ville toujours en ruines, symbole de notre civilisation. C’est pourquoi on voit des bâtiments étayés ou en train de s’écrouler. Mais nous aurions pu choisir n’importe quelle autre ville comme scène de l’histoire.

Que pensez-vous de la réalisation et de la promotion du cinéma en Europe?

L’exemple à suivre est la France. Le gouvernement de l’Hexagone s’engage avec les producteurs et garde une place pour les films „made in France“. Je crois qu’il faut une politique culturelle qui soutienne le cinéma européen, et sur le plan communautaire et dans les différents états membres. En Espagne, il n’y a pas de soutien à l’industrie cinématographique. On peut compter des doigts d’une main les films d’autres pays de l’Union européenne que l’on peut voir dans les salles de Madrid ou de Barcelone, complètement envahies par des horreurs américaines. De même pour les chaî nes télés. S’il n’est pas soutenu avec détermination, le cinéma européen disparaîtra.

Fondu au noir, sur l’écran, un plan qui montre une coalition de pays en train d’envahir une planète avec ses puissantes armes, tuant la plupart de ses habitants … Fondu au blanc, un plan se ferme et apparaissent des militaires en train de distribuer de la nourriture aux pauvres extraterrestres que, préalablement, ils avaient massacrés … Pourrait-on faire un film avec ce scénario?

La réalité dépasse la fiction. Nous avons assisté en direct au meurtre de plus de 3.000 personnes et maintenant on essaye de détourner notre attention vers d’autres aspects absurdes. Si on avait proposé le spectacle de l’Irak comme scénario pour un film, on ne l’aurait pas considéré comme assez vraisemblable!

Quels sont vos projets pour l’avenir?

Nous sommes en train de travailler sur une adaptation du roman d’Andréu Martí „Corpus Delicti“. C’est l’histoire de John Hyde, un grand personnage qui assassinait ses victimes et les dissolvait dans de l’acide pour ne pas laisser de trace. Il était un bon vivant et tuait toujours ceux à qui il pouvait voler quelque chose. C’était un as de la tromperie, qui est parvenu à faire croire aux gens qu’il buvait le sang de ses victimes. Parmi les raisons qui nous ont amené à ce sujet se trouvent son caractère à la fois londonien et très européen.

Interview: Nassio Beltrán

(Traduction de l’espagnol: Paca Rimbau Hernández)


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