ÉLECTION EUROPÉENNE: L’intégration par la citoyenneté

Du Portugal au Luxembourg en passant par la France, Ana Luisa Teixeira a milité très tôt pour les droits sociaux et contre les inégalités. La candidate Déi Gréng aux élections européennes a confié au woxx les moments clés de son engagement politique.

Ana Luisa Teixeira, 40 ans, de nationalité portugaise, habite à Betzdorf. Elle travaille dans le secteur de la coopération internationale et figure sur la liste Déi Gréng pour les élections européennes du 25 mai prochain.

woxx : Pouvez-vous retracer votre parcours politique ?

Ana Luisa Teixeira : J’ai commencé très tôt, au Portugal, et j’ai grandi dans les manifestations de revendication pour les droits sociaux, car mon père était déjà très engagé. Il y a un moment en particulier que je me rappelle : ma grand-mère, qui était illettrée, avait fait valoir ses droits à la retraite pour la première fois ; elle avait demandé à tous ses employeurs, et la plupart avaient refusé. C’était à la fin des années 1970, et j’étais donc déjà confrontée à cette question des droits sociaux et des inégalités. A cette époque, l’écologie n’était pas un sujet central, et mon engagement pour les Verts est venu bien plus tard. J’ai d’ailleurs été assez déçue de la politique au moment où les socialistes ont adopté le modèle néolibéral. Après mes études, je suis partie d’abord en France, puis au Luxembourg, et quand on quitte son pays d’origine et qu’on doit s’intégrer, il y a d’autres priorités : l’intégration pompe beaucoup d’énergie. Un autre moment clé a été mon arrivée au Luxembourg et mon inscription à la commune : j’ai naïvement demandé comment faire pour voter, et on m’a répondu que je n’en avais pas le droit en raison de ma date récente d’arrivée. C’est le point de départ de ma réflexion sur l’engagement : intégration veut dire participation. Je suis arrivée toute seule, sans famille, et sans vraiment savoir comment m’engager ; tout cela prend donc du temps. Par exemple, les Verts au Portugal sont associés au Parti communiste : il fallait déjà comprendre la vie politique luxembourgeoise.

« L’intégration pompe beaucoup d’énergie. »

Quel a été cet autre moment clé qui vous a fait franchir le pas de l’engagement ?

Après avoir obtenu une certaine stabilité, je me suis posé la question de savoir ce que je pouvais faire de plus. J’ai choisi les Verts car je crois que l’écologie va plus loin que le social. J’ai l’impression que chez certains partis d’extrême gauche on s’occupe des inégalités d’une manière caritative. Il faut avoir un système auquel tout le monde puisse participer, et pas seulement mettre des patchs partout : donner un logement, une aide alimentaire? Bien entendu, certaines personnes ont besoin d’aides directes, mais il faut avoir une vision globale.

Vous parlez beaucoup de social, mais la notion de « Green New Deal », à connotation fortement économique donc, est très présente dans la campagne des Verts européens. N’est-ce pas au détriment des aspects sociaux ?

Le Green New Deal vise très clairement la création d’emplois ; des emplois beaucoup plus durables que, par exemple, ceux que nous avons ici dans les banques. Je ne crois pas que ceux-ci aient beaucoup d’avenir. Les chiffres le montrent, et malheureusement on n’a pas voulu diversifier l’économie en restant coincé sur un secteur spécifique. Certes, c’est la même chose partout, mais ici nous sommes trop dépendants de la place financière. J’ai parfois du mal à comprendre pourquoi les syndicats la défendent tant : même si je comprends que le but est de garder des emplois, de quels emplois parle-t-on ? J’ai moi-même travaillé dans la banque, et la plupart des employés n’ont pas une formation financière – ils sont pour certains littéraires ou chimistes, et beaucoup viennent des régions frontalières. Souvent ces personnes sont frustrées, mais elles n’ont pas le choix. C’était aussi mon cas. Voilà un autre moment clé d’ailleurs : on voit passer de gros montants dans les fonds d’investissement, et on doit se poser la question de savoir comment cette richesse est créée. Si l’on y ajoute la déréglementation du secteur financier, à un moment on n’en peut plus de travailler dans le court-termisme. Il faut donc souligner que les Verts visent le durable plutôt que le court-termisme. Viser durable, c’est penser à nos enfants, à la planète et à la société en général. Regardons le problème de la pollution de l’air : si s’en préoccuper n’est pas social, alors je ne sais pas ce qui l’est !

Vous êtes sixième sur la liste des Verts. C’est une position qui peut-être n’augmente pas les chances pour briguer un mandat. Dans ce contexte, quel est le sens de votre engagement pour ces élections européennes ?

Je n’accepte pas le terme de sixième sur la liste ; cette position découle de mon nom de famille, tout simplement. Le système électoral luxembourgeois est comme il est. Nous sommes une équipe, et dans une équipe on essaye de rassembler tous les éléments qui peuvent se renforcer mutuellement. Personnellement, en tant que seule étrangère sur la liste, je veux représenter le vivre ensemble. J’admire beaucoup le travail que Claude Turmes a réalisé ces dernières années, je veux soutenir cette équipe, et même si je ne suis pas élue, je crois que pour une partie de la population je représente beaucoup.

« Pour une partie de la population je représente beaucoup. »

Est-ce que les Verts luxembourgeois se préoccupent réellement de politique européenne, sachant que le congrès du 1er mars à Moutfort a rassemblé trois ou quatre fois moins de participants que celui qui a validé la participation de Déi Gréng au gouvernement national ?

Il y avait moins de militants à la fin qu’au début à Moutfort, mais la participation était quand même bonne. Le congrès précédent était historique, et je crois que n’importe lequel des membres avait à c?ur de venir s’il le pouvait, nous étions quand même au gouvernement ! Je pense que le désintérêt pour la politique européenne est un problème général. Au Luxembourg, nous avons la chance d’avoir l’obligation de vote – au Portugal, l’abstention aux élections européennes est affolante. Je pense que, plus qu’un désintérêt, ce qu’on constate est une difficulté à comprendre. Les politiciens nationaux désignent toujours Bruxelles comme le bouc émissaire, et les citoyens finissent par s’en persuader. Pourquoi ? Parce qu’il y a une grande opacité des discussions européennes.

Claude Turmes a effectivement mis en garde contre les conséquences de la progression du sentiment antieuropéen. Comment faut-il le combattre ?

Il y a bien évidemment un travail de transparence à accomplir au niveau des institutions elles-mêmes, mais aussi au niveau des discussions avec les entreprises. Pas seulement le travail des lobbys, mais aussi par exemple l’exemple récent du traité transatlantique. On sait que des négociations sont en cours, mais personne n’en connaît les détails : c’est ce qui est terrible, on se sent désarmé, et le citoyen a l’impression que voter ne sert à rien. Ce sentiment n’est d’ailleurs pas seulement valable pour les européennes, mais il y est exacerbé.

Justement, le bilan de la campagne d’inscription des ressortissants européens sur les listes électorales luxembourgeoises est plutôt mitigé (woxx 1258). Que vous inspire cet échec relatif ?

Je dois tout d’abord dire que j’admire beaucoup les efforts déployés pour faire voter les citoyens non luxembourgeois : Viviane Reding ou Jean Asselborn qui parlent en portugais sur une vidéo, c’est formidable. Mon opinion est que si l’on veut intégrer les ressortissants étrangers, on doit leur donner le droit de vote immédiatement. La responsabilité de voter doit être exercée par le citoyen, et l’obliger en quelque sorte à comprendre le contexte politique. Mais il y a pour moi une question clé : comment s’informer ? Une bonne partie de la population ne parle ni le luxembourgeois, ni l’allemand. Il y a un journal quotidien entièrement en français, pas encore de radio? il faut des lieux de débat en français. Il n’est jamais facile de participer à un débat avec des écouteurs. Il est donc nécessaire de traiter le problème en amont, car manifestement, malgré la qualité de la campagne, l’objectif n’est pas atteint.

A ce sujet, quelle est votre position sur la possible réforme de la nationalité ?

Je pense qu’il est important que la double nationalité soit possible. En même temps, je ne pense pas que la nationalité prouve un engagement au sein du pays. Pour moi, c’est la question de la citoyenneté qui prime, et c’est sur cette question qu’il faut travailler. J’ai été candidate aux communales, mais je n’ai pas pu voter pour les élections nationales l’année dernière ; un jour on peut, un autre jour on ne peut pas… c’est très difficile à vivre. Mais je suis convaincue que c’est le vivre ensemble qui importe. Bien qu’étant Portugaise, j’ai beaucoup de choses à dire sur ce pays et je m’intéresse à l’avenir du Luxembourg autant que les Luxembourgeois. Attention, je sais aussi que pour certains c’est un besoin : lorsqu’ils quittent leur pays dans une situation très difficile, comme une guerre, ils peuvent à raison vouloir une autre identité. J’ai quitté mon pays dans des circonstances plus faciles, avec une bourse européenne, et ça n’est pas le cas de tout le monde. Je connais les situations très difficiles de certains migrants, que peu arrivent à s’imaginer.

« C’est la question de la citoyenneté qui prime. »

Qu’est-ce qu’un eurodéputé luxembourgeois peut apporter à l’Europe ?

Comment le Luxembourg pourrait-il organiser son économie sans libre circulation ? Dans ce genre de discussions européennes, les Luxembourgeois savent parfaitement de quoi il faut parler  ! D’ailleurs je trouve qu’il est opportun de séparer les élections européennes des élections nationales, car les électeurs voyaient moins l’importance du scrutin européen et ne séparaient pas les enjeux. Je pense que la séparation est très positive et peut contribuer à un rééquilibrage.

Quelles sont vos ambitions politiques après ce scrutin ?

J’ai très envie de continuer à soutenir les Verts par tous les moyens dont je dispose. Je reste engagée au niveau local et au niveau de la Gréng Stëftung. Et évidemment, si l’occasion se représente, j’aimerais pouvoir mener une nouvelle campagne européenne dans cinq ans.

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Quand le woxx s’en mêle…

Suite à la série « débats à trois » menée avec des « outsiders » avant les élections législatives, nous avons quand même réussi à placer deux de nos candidat-e-s dans le gouvernement. Dans une prochaine étape de notre conquête de l’hégémonie mondiale, nous allons tenter d’agrandir notre influence au sein du parlement européen. C’est pourquoi nous allons publier toutes les semaines une interview avec un-e candidat-e aux élections européennes, et ce jusqu’aux élections. Sachez que les interviewé-e-s ne sont en aucune sorte les favori-te-s de leur parti  respectivement de l’intervieweur /intervieweuse, mais qu’ils ont été choisis selon leur utilité pour le lobby woxxéo-maçonnique.


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