CULTURE: Fêtons les restes

Le Festival de la culture industrielle et de l’innovation, présenté cette semaine, ne remplacera certes pas les infrastructures promises à la mémoire de l’industrie, mais démontre du moins que cette dernière déchaîne toujours les passions.

Les hauts-fourneaux de Belval seront les « stars » de la fête de clôture du festival.

Et voilà que Maggy Nagel entre dans les traditions de sa prédécesseuse, qu’elle n’apprécie pourtant pas du tout, ce qui n’est même plus un secret de polichinelle. Mais quand on peut revendiquer la paternité – ou plutôt maternité – d’un événement avec lequel on n’a a priori rien à voir, la tentation est trop grande. C’est du moins l’impression qu’on a en parcourant le mot d’ouverture imprimé dans le prospectus du festival. S’approprier des idées et des événements auxquels on n’a pas contribué pour les revendre comme les siens à son électorat était pourtant une des spécialités de la non-politique culturelle menée par Octavie Modert pendant des années.

Même si madame Nagel est membre de la structure organisatrice de cet événement – la fondation Bassin minier – c’est à son camarade de parti et de gouvernement, ainsi qu’ex-président de la fondation, le ministre des Finances, Pierre Gramegna, que les responsables du projet adressaient des remerciements lors de la conférence de presse de présentation de cette semaine à la Kulturfabrik d’Esch. Ils le remerciaient pour le rôle crucial qu’il aurait joué dans la mise sur pied du Festival de la culture industrielle et de l’innovation.

Un festival qui durera du 3 mai au 4 juillet et qui se terminera avec la « Première fête des Hauts-Fournaux à Belval ». Celle-ci clôture aussi une longue période de doutes et d’âpres batailles autour du patrimoine industriel à préserver, voire à restaurer sur le site d’Esch-Belval. Le même jour seront inaugurés les hauts fourneaux A et B, ou du moins ce qu’il en reste.

Les « pipes enrouillées » seront de la fête.

Il ne faut pas oublier les antécédents : dès le milieu des années 2000, des associations (comme l’Amicale des Hauts Fourneaux, voire le Méco, qui ne sont pas partenaires officiels du festival) s’étaient battues pour une remise en état des hauts fourneaux A et B, ou du moins une restauration adéquate. Le litige engagé entre ces associations et l’Etat ainsi que le Fonds Belval, établissement public qui gère les constructions sur l’ancienne friche industrielle de Belval, avait même fait dire à la présidente du Méco d’alors que cet organisme « mettait en cause les fondements de la démocratie dans notre pays » (voir woxx 883).

Enfin, en 2014, la tactique du saucissonnage pratiquée par l’Etat a fonctionné. Même si les silhouettes des hauts fourneaux sont conservées (ce qui ne permet plus de visionner tout le processus de la fonte de l’acier, chose qu’avaient revendiquée les défenseurs d’une restauration plus complète), une grande partie des équipements techniques et autres attributs extérieurs – comme le fameux « Highway » – a disparu à tout jamais. Et même le fameux Centre national de la culture industrielle, qui aurait dû entourer le haut fourneau A, qui avait pourtant seulement été remis à (beaucoup) plus tard par les parlementaires en 2010, ne semble plus d’actualité. En effet, il est difficile d’imaginer un gouvernement aussi obsédé par l’idée de faire des économies, surtout sur le budget culturel, vouloir financer une telle structure. Soyons encore heureux que le gouvernement n’ait, à l’époque, pas suivi la motion des députés ADR, qui revendiquaient la disparition pure et simple de « ces pipes enrouillées », comme l’avait formulé Fernand Kartheiser à l’époque.

Pourtant, tous ces antécédents ne devraient pas amener le public à bouder ce « Festival de la culture industrielle et de l’innovation », pour la bonne est simple raison qu’il symbolise aussi la fin des litiges et qu’il démontre que, tout de même, l’Etat comme le milieu associatif sont concernés par la préservation de la mémoire, le travail sur l’histoire et la redéfinition de ce patrimoine industriel dans les temps présents.

Le programme ne compte pas moins de 40 événements distincts, organisés par 25 partenaires – qui regroupent pêle-mêle institutions culturelles, le Musée national des mines de fer, l’Entente Mine Cockerill, l’université du Luxembourg, la radio 100,7, l’office régional de tourisme (ORT Sud), le Technoport et Arcelormittal (qui n’a d’ailleurs pas contribué financièrement au festival, même si un suivi organisationnel est assuré)? Ils sont trop nombreux pour être énumérés en détail ici, tout comme il est impossible de reproduire chacun des événements qui aura lieu. Pourtant, quelques points forts se dressent déjà à l’horizon. A commencer par la fête d’ouverture, le 3 mai, qui aura lieu à Dudelange avec les vernissages conjoints des expositions « Le retour du plombier polonais » de Filip Markiewicz et « De cadence » de Patrick Galbats, dans les centres d’art « Nei Liicht » et « Dominique Lang », suivis par une fête au centre culturel régional « opderschmelz » avec des concerts de Lucilin, des lectures de Steve Karier et un montage d’images de Cathy Richard ainsi que la première d’une chanson commandée aux hip-hoppeurs minettois de De Läb baptisée « Industriekultur ». La soirée se terminera assez tôt, vers 21 heures, simplement parce qu’en même temps la « Nuit de la culture » aura lieu à Esch-sur-Alzette – solidarité sudiste oblige.

De la conférence au film érotique : tout y est.

Pour celles et ceux qui n’ont pas peur de s’enfoncer dans les fins fonds de la terre, le Musée national des mines de fer et l’Entente Cockerill réservent quelques soirées très spéciales. A commencer par la projection du documentaire « Workingman’s Death » de Michael Glawogger (qui vient malheureusement de décéder cette semaine en plein tournage), dans la mine Walert à Rumelange, le 9 mai. Puis, le 16 mai, aura lieu une soirée encore plus exceptionnelle, mise sur pied par l’historien et musicien Luciano Pagliarini : « Le monde de la mine et des mineurs » est un spectacle audiovisuel qui aura aussi lieu dans la mine Walert et combinera des chansons de mineurs, des musiques populaires de l’époque et des improvisations des « Brigades d’intervention musicales », le tout sur fond d’images fixes et de séquences filmées de l’époque. Cette entrée dans le monde ténébreux sous terre sera suivie par tout un weekend dédié à « La mine vue à travers la photographie et le cinéma ». La mine Katzenberg, située dans l’Ellergronn à Esch, accueillera expositions, conférences et projections sur le sujet – et même des films érotiques évoquant le « Ruhrpott ».

Celles et ceux intéressé-e-s par les documents cinématographiques de l’époque pourront aussi voir ou revoir le documentaire « Vu Feier an Eisen », datant de 1921, le 14 juin sur la place de la Résistance d’Esch. Ou pour celles et ceux qui préfèrent le cinéma d’époque soviétique, « La grève » de Serguéi Eisenstein sera projeté le 15 mai à Dudelange, au centre culturel régional « opderschmelz ».

Pour les conférences et les tables rondes, mentionnons encore « Because there is (no) work, what do you want to do ? » organisée par le CDMH à Dudelange autour de l’exposition « Bitter Oranges », ainsi que la présentation du numéro 7 de la série « Mutations », éditée par la fondation Bassin minier, consacré aux mémoires orales des habitant-e-s de la région.

Si cette programmation ultra-riche reflète l’enracinement profond de cette région – tout de même à l’origine de la richesse du pays – dans les mentalités, elle comporte néanmoins le risque de trop faire et de ne pas être assez cohérente dans son ensemble. Certains éléments de la programmation apparaissent effectivement un peu accolés au cadre général et on a des difficultés à percevoir leur lien ou leur plus-value. D’autant plus qu’on voit mal en quoi ce festival aurait quelque chose à faire avec l’innovation, prônée dans son titre – ce sujet n’apparaît qu’aux limites de la programmation.

Mais comme pour tous les festivals qui font leurs débuts, il y a droit à l’erreur, même si Massimo Malvetti, actuel président de la fondation Bassin minier, n’est pas encore sûr qu’une deuxième édition verra le jour. Cela dépendra certainement de la fréquentation autant que de la volonté politique.

Plus d’informations : www.festivalbassinminier.lu


Kriteschen an onofhängege Journalismus kascht Geld - och online. Ënnerstëtzt eis! Kritischer und unabhängiger Journalismus kostet Geld - auch online. Unterstützt uns! Le journalisme critique et indépendant coûte de l’argent - en ligne également. Soutenez-nous !
Tagged . Bookmark the permalink.

Comments are closed.