ÉLECTIONS EUROPÉNNES: « Il faut politiser l’Union »

Candidate aux européennes, Isabelle Thomas représente la social-démocratie prête à en découdre avec une Europe paralysée par l’idéologie libérale.

Isabelle Thomas (52 ans) est une Européenne de gauche. Entrée au PS dès 1983, elle a depuis fait partie de l’aile gauche du parti. Siégeant au Parlement européen depuis 2012, elle se représente en tête de liste de la circonscription de l’Ouest. Pourtant, en 2005, Thomas a fait campagne contre le traité constitutionnel, « positif sur le plan institutionnel, mais inacceptable par son côté idéologique ». C’est que son enthousiasme pro-européen s’articule autour du projet d’une Europe moins libérale, plus politisée et plus sociale.

woxx : Pourquoi vous êtes-vous engagée dans la politique européenne ?

Isabelle Thomas : A l’origine, l’Europe avait pour vocation d’instaurer la paix entre les pays européens. Depuis, les choses ont changé, et je constate qu’aujourd’hui la mondialisation est en train de changer le monde. Le commerce est devenu mondial, la finance est devenue mondiale. Il faut des cadres géographiques, économiques et politiques plus larges, afin d’éviter un rapport de force défavorable face aux firmes multinationales et à la finance mondiale qui sont extrêmement puissantes. Les vieux Etats-nations du continent européen sont incapables de résister à ces puissances qui, par exemple, menacent de spéculer contre une monnaie, de la mettre à bas en quelques semaines. L’Union européenne doit pouvoir construire une sorte d’Etat-continent qui résistera beaucoup mieux à cette économie mondiale.

Mais aujourd’hui cette Europe est ultralibérale et au service de ces puissances. Ne faut-il pas lui préférer les Etats-nations dans lesquels s’exerce encore la souveraineté populaire ?

Cela ne fonctionnerait pas. Si la France se repliait sur elle-même, si chaque Etat revenait à sa monnaie, on serait rapidement balayés par la spéculation boursière. La souveraineté populaire au niveau des Etats-nations, nous l’avons perdue non pas par l’Union européenne, mais par la mondialisation économique. Ce qu’il faut, c’est passer d’une souveraineté qui était nationale à une souveraineté populaire européenne.

« Il faut passer d’une souveraineté qui était nationale à une souveraineté populaire européenne. »

Comment faire, alors que l’Union européenne a une orientation aussi libérale ?

Elle est libérale parce qu’elle est gouvernée majoritairement par des libéraux, au niveau du Conseil, de la Commission et même du Parlement. Mais ce n’est pas une raison pour se détourner de l’Europe. A un autre niveau, quand vous n’êtes pas content de votre bourgmestre ou de la majorité municipale, vous n’allez pas demander la dissolution de la commune. Vous direz : il faut changer de majorité, de gouvernement. Pourquoi en serait-il autrement au niveau européen ?

Vous parlez de majorité libérale. Historiquement, votre famille politique a pourtant contribué à cette orientation de l’Europe, avec les politiques libérales initiées sous Jacques Delors et supportées par les sociaux-démocrates pendant les décennies suivantes.

Ce n’est pas si simple pour ce qui est de Jacques Delors. Des syndicalistes m’ont dit que, à cette époque, il y avait un dialogue permanent. Il n’avait pas forcément non plus une majorité de gauche au Parlement et au Conseil. Et puis c’était une phase où l’Europe se construisait d’abord au niveau intergouvernemental, ce qui a occulté le débat politique. Désormais, il nous faut politiser l’Union.

Pourtant, du côté des citoyens, c’est plutôt l’euroscepticisme qui augmente. A quoi attribuez-vous cette évolution ?

Ces 15 dernières années, la mondialisation s’est faite plus forte et il y a eu la crise et la stagnation économique. Les peuples européens sont déçus parce que l’Union européenne n’a pas résisté à cela, bien au contraire. Elle a ouvert ses marchés, passé des accords commerciaux qui sacrifient les normes européennes. En plus, elle a laissé se développer le dumping social à l’intérieur de l’Union, par exemple à travers le détachement de travailleurs.

« J’aurais souhaité que la réforme de la PAC aille plus loin en matière de mutation écologique. »

Justement, comment jugez-vous la réforme de la directive sur les travailleurs détachés qui vient d’être votée au Parlement ?

Je ne suis pas satisfaite, puisqu’il ne s’agit pas d’une véritable révision de la directive – ce qui reste un objectif du PSE pour l’avenir. Ce qu’on a voté, ce n’est pas la panacée, car dans le traité de Lisbonne la liberté d’entreprendre est plus importante que les droits sociaux. Mais on a quand même obtenu une avancée substantielle au niveau des possibilités de contrôle des travailleurs détachés.

La PAC, la politique agricole commune, a également été réformée l’année dernière. Vous êtes conseillère régionale de Bretagne, une région où l’agriculture intensive joue un rôle important. Qu’en pensez-vous ?

Je trouve très importante l’idée d’autonomie alimentaire européenne, afin qu’on ne soit pas dépendants d’autres pays ou continents. Il faut rappeler que, dans l’après-guerre, quand il y avait pénurie alimentaire, l’Europe a mis en place avec succès un modèle d’agriculture productiviste. Mais cela ne correspond plus ni aux besoins ni aux connaissances que nous avons aujourd’hui – tout ce que nous savons sur les effets environnementaux et sur la fragilité des sols. Nous devons changer de modèle. La PAC doit donc, en plus de garantir notre autonomie alimentaire, écologiser notre mode de production. Il faut donc éviter de casser la machine, mais j’aurais souhaité que la réforme aille plus loin en matière de mutation écologique.

Qu’en est-il des autres domaines de la politique environnementale ? Le manifesto du PSE reste assez flou en matière de politique énergétique et climatique.

Je peux vous assurer que les votes des socialistes français sur la politique climatique ont été à cent pour cent en faveur des textes offensifs.

Et sur le nucléaire ? Le manifesto est muet là-dessus.

Le texte n’a que quatre pages, il ne peut pas être complet. Cela dit, je crois que tout le monde veut sortir du nucléaire, du moins chez les socialistes. Il peut y avoir des divergences sur le rythme auquel on effectue cette sortie. Je pense qu’il est nécessaire de procéder en planifiant la substitution du nucléaire par des énergies renouvelables, qui sont bien mentionnées dans le manifesto. En Bretagne, en tant que vice-présidente du conseil régional à l’énergie, j’ai fait voter un plan énergie qui met en valeur progressivement d’autres sources comme l’énergie marine. A mes yeux, la véritable question n’est pas de savoir si on doit sortir du nucléaire, mais selon quel plan et en commençant par où.

« A terme, comparé au vrai coût d’une centrale nucléaire, l’énergie éolienne ou marine sera moins chère. »

N’est-ce pas en contradiction avec une politique industrielle visant la compétitivité internationale, et qui aurait besoin d’une énergie la moins chère possible ?

Le problème est qu’aujourd’hui les énergies renouvelables ne sont pas suffisamment compétitives. Mais à terme, comparé au coût d’une centrale nucléaire, démantèlement et traitement des déchets compris, l’énergie éolienne ou l’énergie marine seront moins chères. L’important, pour la réorientation énergétique comme pour la réorientation agricole, c’est de trouver le juste milieu. L’approche des Verts d’arrêter d’abord toutes les centrales et de réfléchir ensuite aux alternatives n’est pas la bonne. Mais attendre que les énergies renouvelables soient matures et compétitives avant de les adopter n’est pas bon non plus. C’est pour cela qu’il faut une sortie planifiée.

Pourtant, la logique européenne est plutôt de laisser faire les mécanismes de marché. La social-démocratie propose-t-elle vraiment une alternative au modèle libéral ?

La social-démocratie est en permanence en train de chercher la ligne de crête entre le service public et le marché. Et il est vrai que, longtemps, on a penché plus du côté du marché, du moins jusqu’en 2009…

Y a-t-il eu un changement en 2009 ?

Au sein du groupe socialiste au Parlement européen, la crise de 2008 en a fait réfléchir plus d’un. Mais le débat reste ouvert. Reconnaître qu’il faut une part de marché et vouloir réguler cela, c’est ce qui constitue à la fois le problème et l’identité de la social-démocratie. Comme disait Laurent Fabius, entre le plan et le marché, il y a le socialisme.

Pourtant, le pacte de stabilité européen, symbole de l’orthodoxie libérale, a été adopté au niveau national par de nombreux partis sociaux-démocrates.

Il n’y a pas un socialiste qui est d’accord avec le pacte de stabilité aujourd’hui. Ils l’ont voté, peut-être à tort, et en tout cas sous la coupe des institutions européennes majoritairement néolibérales. Dans le cadre de sa campagne, le candidat PSE Martin Schulz réclame désormais une réforme du pacte.

Il plaide aussi pour un renforcement de l’Europe sociale. Qu’est-ce que cela veut dire concrètement ?

L’objectif majeur, c’est de changer le traité de Lisbonne pour mettre à égalité libertés économiques et droits sociaux. En attendant cela, on peut tenter d’améliorer des directives comme celles sur le détachement de travailleurs. Et si le PSE est suffisamment fort, il pourra réviser à fond cette directive, et s’attaquer à l’harmonisation sociale. Dans le manifeste, nous réclamons un salaire minimum partout en Europe. Ensuite, on pourra envisager d’harmoniser la protection sociale, les retraites…

« Au sein du groupe socialiste, la crise de 2008 en a fait réfléchir plus d’un. »

N’y a-t-il pas danger dans les pays socialement les plus avancés ? La gauche et les syndicats y redoutent un démantèlement si l’Europe s’occupait des politiques sociales ?

Quand on a fait la convergence sur la monnaie, ce n’est pas la monnaie la plus faible qui s’est imposée. On devrait pouvoir faire la même chose au niveau du social. Il est vrai que, déjà sur le salaire minimum, les Suédois étaient réticents parce qu’ils ont d’autres mécanismes pour garantir le niveau de salaire. On les a convaincus. Mais une harmonisation ne doit pas conduire à un nivellement vers le bas.

« Martin Schulz a compris qu’il y aura moins de compromis et plus de véritables batailles politiques. »

Cette Europe plus sociale, est-ce que Martin Schulz peut l’incarner ? Il a souvent cherché le compromis avec la droite au Parlement et ne s’est pas toujours clairement démarqué de la politique européenne d’Angela Merkel.

Moi, je le trouve très offensif sur les questions sociales et les politiques d’austérité. Quant aux compromis avec le PPE, c’était à la sortie de la période intergouvernementale. Après, il y a eu la crise et ses conséquences sur l’Europe. En même temps, l’application des changements institutionnels du traité de Lisbonne a commencé en 2011, avec un pouvoir accru du Parlement. Ces deux facteurs ont inauguré une période nouvelle dans la construction européenne, et Martin Schulz est le premier à l’avoir compris. Désormais, il y aura moins de compromis, et plus de véritables batailles politiques.

Pourtant, au mieux, le PSE dépassera le PPE en nombre de mandats. Comment imposer un changement politique sans une majorité absolue ?

C’est là le prix à payer pour un régime parlementaire. Mais moi, qui viens d’un pays avec un système présidentiel, je considère que le parlementarisme est un bonheur. La démocratie peut s’y exprimer pleinement. Le revers de la médaille, c’est que ça oblige à des compromis – ce qui peut aussi contribuer à une certaine sagesse. Surtout, selon les sujets, il peut y avoir des alliances avec les Verts ou des majorités de gauche, en plus des compromis avec le centre et la droite. L’habileté et le sens tactique de Martin Schulz seront bien utiles pour cela. Le plus important ce sera d’avoir le leadership.

Le manifeste du Parti socialiste européen, appelé aussi « manifesto », peut être consulté à l’adresse www.parti-socialiste.fr/articles/decouvrez-le-manifeste-du-pse-adopte-rome-pour-une-nouvelle-europe

(lm) – Correction (texte-photo) : Isabelle Thomas siège au PE depuis 2012 et non depuis 2011.

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