ART ABSTRAIT: Haters gonna hate

L’exposition monographique d’Heimo Zobernig que le Mudam vient de présenter au public a tout pour (dé)plaire à ses détracteurs. Son questionnement radical de l’abstraction peut aussi bien agacer qu’émerveiller.

Pas grand-chose
à voir :
un monochrome « sans titre » d’Heimo Zobernig.

Il fallait le faire. Une salle entière dédiée à des peintures monographiques au premier étage du Mudam, et toutes portent le même nom, « Untitled ». Pour celles et ceux qui disent que l’art contemporain ne sert strictement à rien, cette partie de l’exposition est sûrement du pain bénit. Mais comme toujours, on se doit de questionner les références et les raisons qui ont poussé l’artiste à exposer de telles toiles – presque toutes blanches d’ailleurs, avec quelques-unes en noir ou en rouge. Le nom de Kasimir Malevitch, qui apparaît dans les explications accompagnant l’exposition, est certainement une bonne piste. Le peintre russe, décédé en 1935, est le père du suprématisme et considéré comme l’auteur de la première peinture monochrome de l’histoire de l’art : le fameux « Carré blanc sur fond blanc », qui date de 1918.

Alors que Malevitch essayait de toucher à l’essence même de la composition et de la peinture par sa réduction extrême du motif et illustrait par cela la volonté exploratrice de l’époque moderne, l’oeuvre de Zobernig est à voir sous un angle différent. En effet, en période post-moderne, où le jeu des références est devenu un mode d’emploi pour composer des oeuvres d’art, faire des monochromes implique la volonté de provoquer une réflexion sur l’art en général. C’est réussi en partie. En expérimentant sur les cadres de certains de ses tableaux « sans titre », qu’il a repeint avec des couleurs fluo, il ajoute une dimension supplémentaire aux monochromes, une dimension à proprement parler « hors cadre ».

Dans la salle adjacente, les références aux grands classiques de l’art contemporain continuent, sauf que cette fois ce n’est plus Malevitch, mais Marcel Duchamp et sa pratique du « ready made » qui sont questionnés par Zobernig. Là où l’oeil de l’amateur ne verrait qu’un amas de meubles Ikea mal montés, l’artiste autrichien a caché des commentaires ironiques – visibles uniquement aux yeux de l’expert en art moderne et contemporain.

C’est un peu dommage que le Mudam n’ait évoqué qu’en marge le large spectre d’expression qu’utilise Heimo Zobernig pour pratiquer son art. Un art incertain, aux interprétations et aux implications multiples. Un art qui peut dérouter le visiteur lambda et qui glisse très vite de l’ironie vers la provocation sarcastique.

Car voilà, l’art de Zobernig comporte aussi une de ces maladies de l’art contemporain – l’autoréférence permanente. Une pratique artistique qui se questionne et qui questionne en même temps notre façon de consommer de l’art n’est pas une mauvaise chose par essence. Pourtant, elle exclut d’emblée celles et ceux qui, par leur niveau d’éducation ou leurs intérêts personnels, n’ont jamais eu accès à cet univers. En bref : le risque d’autisme est grand. Certes, revendiquer un nouveau « réalisme socialiste » ouvert au prolétariat international est hors de question, mais une pratique artistique qui n’exclut pas a priori ne peut être que gagnante. Espérons du moins que le programme d’accompagnement du Mudam prendra en compte ces besoins.

Au Mudam, jusqu’au 7 septembre.


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