SOLIDARITÉ AVEC LA GRÈCE: Vaccin contre l’austérité

Un concert de solidarité au Luxembourg rappelle que les politiques européennes ont des conséquences dramatiques. En Grèce, l’état de santé de millions de personnes est gravement menacé.

Statue d’Asclépios,
dieu de la médecine
de la Grèce antique, exposée au Musée archéologique national d’Athènes.
Alors que la science médicale prend racine dans ce pays du
sud-est de l’Europe, son système de santé s’est fortement dégradé à la suite des mesures d’austérité imposées
par l’Union européenne.

La politique d’austérité imposée à la Grèce, c’est pas bien – toute personne de gauche qui se respecte sera d’accord. Il s’agit d’une question de principe : refus du dogme du déficit zéro, préférence pour les politiques contracycliques, revendication de l’idéal de solidarité européenne. Mais il ne s’agit pas seulement d’une question de principe : pour la population grecque, les conséquences de cette politique d’austérité sont dramatiques. L’appauvrissement généralisé et le démantèlement des services publics ont des répercussions dramatiques sur l’état de santé de la population. En Grèce, des structures de soins gratuits se sont déjà mises en place. Et partout en Europe ont lieu des activités de sensibilisation et de collecte de fonds pour ces structures. Au Luxembourg, un concert de solidarité au profit de deux « cliniques de solidarité sociale » est organisé le 17 mai en partenariat avec Pharmaciens sans frontières (voir note).

Pourtant, avant la crise, la qualité du système de santé grec était bonne. Dans le classement de l’Organisation mondiale de la santé en 2000, le pays se plaçait 14e, devant le Luxembourg, l’Allemagne et les Etats-Unis. Des chiffres plus récents de l’OCDE sont également favorables, avec une espérance de vie de 80,3 ans et une bonne prise en charge pour un coût modéré. Seule ombre au tableau : le taux de fumeurs de 39,7 pour cent, le plus élevé au monde. « Nous avions un système de santé très généreux », affirme Christina Kynoda dans une interview de la revue Z. Elle est médecin à la clinique de solidarité de Thessalonique, une des structures qui seront soutenues par le concert. « Les soins étaient presque entièrement gratuits, financés par les prélèvements sociaux. » Kynoda se souvient que les touristes étaient souvent surpris d’être soignés gratuitement.

Mais depuis quelques années, cela a changé. Alors qu’aux Etat-Unis le nombre de personnes bénéficiant d’une couverture médicale vient d’augmenter à travers l’Obamacare, en Grèce désormais on estime qu’un tiers de la population serait sans couverture. Il s’agit de la conséquence du chômage massif et des conditions de plus en plus restrictives pour bénéficier de la Sécurité sociale. Ce qui conduit à des effets pervers : Kynoda raconte que, quand les gens viennent enfin à l’hôpital en situation d’urgence, « c’est une prise en charge très lourde et très coûteuse : au lieu de soigner de l’hypertension, on a une attaque cardiaque ». En effet, le coût des médicaments et des interventions ainsi que le taux de remboursement en baisse amènent les personnes sans couverture à ne plus se faire soigner. Sissy Hatzichristou, qui est à l’origine de l’idée d’un concert de solidarité, évoque le cas d’une amie qui a été hospitalisée avec une infection pulmonaire grave – on lui réclamait plus de 3.000 euros de frais qu’elle n’a pas pu payer.

Privés de couverture santé

Pour les personnes pas ou insuffisamment assurées, il ne reste donc que les structures alternatives, qui soignent gratuitement. Hatzichristou, elle-même médecin établie au Luxembourg, a gardé de nombreux contacts dans son pays natal. Elle raconte qu’elle a récemment visité la clinique de Thessalonique et qu’elle a été impressionnée par l’« enthousiasme extraordinaire » des bénévoles. Il y a là-bas plus de 200 médecins qui participent après leurs heures de travail régulières. Pour des interventions dépassant le cadre de la médecine générale, quelque 150 médecins privés acceptent de traiter gratuitement un certain nombre de patients envoyés par la clinique de solidarité. Notons aussi que cette structure est autogérée, comme une trentaine d’autres cliniques ou pharmacies sociales partout en Grèce, parmi lesquelles la seconde structure bénéficiant de l’initiative luxembourgeoise, le dispensaire-pharmacie social de Chania, en Crète.

Paradoxalement, lorsque ces structures ont été créées il y a quelques années, elles n’étaient pas destinées aux citoyens grecs, mais aux immigrés, qui constituaient alors la majorité des personnes sans couverture médicale. Désormais elles servent à pallier les brèches ouvertes dans la sécu grecque par les politiques d’austérité. « Nous n’aurions jamais imaginé que nous aurions nos voisins, tout le quartier comme patients », remarque Christina Kynoda.

Action d’aide, action politique

La situation financière des hôpitaux publics s’est tellement dégradée que les médecins des structures alternatives partagent leurs stocks de médicaments avec eux. En effet, les cliniques de solidarité sociale bénéficient de dons de médicaments non utilisés de la part de la population. Mais comme leur usage est illégal, les transferts vers les cliniques se font la nuit, en secret. Ce qui manque dans les structures alternatives, ce ne sont pas les médicaments, mais les vaccins, souvent chers, et qui auparavant étaient financés par l’argent public. Désormais, adultes et surtout enfants ne sont plus vaccinés correctement, et des maladies comme la poliomyélite, qu’on croyait éradiquées, réapparaissent. Des experts mettent en garde contre une « tragédie de la santé publique ».

Notons que si les structures d’aides autogérées sont demandeuses de soutien financier parce qu’elles font face à une urgence, leur projet n’est nullement de se substituter au système de santé. C’est en ce sens que les appels à la solidarité comportent un volet politique visant à sensibiliser au rôle des politiques d’austérité européennes et réclamant la reconstruction d’un système de protection sociale de qualité. « Notre but, c’est que notre centre de santé disparaisse, qu’il ne soit plus nécessaire », affirme Kynoda. « On ne veut pas qu’il grossisse, on veut qu’il devienne inutile. »

« Francesco Tristano plays Bach in solidarity with Greece », récital de piano au profit des cliniques de solidarité sociale de Thessalonique et de Chania. Le concert a lieu le 17 mai à 20 heures au Centre culturel Opderschmelz à Dudelandge et est coorganisé avec Pharmaciens sans frontières pour financer une campagne de vaccination des enfants les plus démunis.

Tickets (30 euros plus frais) : soit au comptoir d’Opderschmelz (contact : ange.klein@dudelange.lu), soit au bureau de Pharmaciens sans frontières (tél. 25 27 03).


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