ÉLECTIONS EUROPÉNNES: Le déçu du socialisme

Manuel Bento est candidat déi Lénk aux européennes. Le vice-président de la Chambre des salariés explique comment il est arrivé en politique et quelles sont ses convictions à l’occasion de ces élections.

Contrairement à son homonyme, le gardien de but du Benfica entre 1976 et 1991, Manuel Bento a toujours joué dans l’offensive politique. Le vice-président de la Chambre des salariés et travailleur dans le bâtiment est candidat déi Lénk pour les élections européennes.

Interview : Luc Caregari et David Angel

woxx : Monsieur Bento, Vous êtes, ou vous étiez, travailleur dans le bâtiment. Comment êtes-vous arrivé à la politique ?

Manuel Bento : Je suis toujours travailleur dans le bâtiment, et j’en suis fier. C’est un secteur qui me plaît. Déjà au Portugal, j’étais très engagé au niveau associatif. Dès que j’ai mis les pieds au Luxembourg, je me suis tout de suite engagé au niveau syndical. C’est par là que mon engagement politique a commencé. Quand on a envie de défendre des collègues, et la société en général, on s’engage. Déjà au Portugal, j’étais engagé au Bloc de gauche pour les législatives, puis j’ai été invité par déi Lénk à me présenter aux dernières élections européennes. J’ai des convictions et c’est pour ça que je m’engage, mais je n’ai pas de véritables ambitions personnelles en politique.

Comment arrivez-vous à concilier votre travail et votre engagement politique ?

L’engagement politique, c’est toujours une perte de temps. Déjà au niveau syndical, quand les autres allaient à la maison après le travail, moi, j’avais des réunions. J’ai moins de temps pour ma famille, moins de temps pour les loisirs. Je pense qu’il faut toujours faire la différence entre la responsabilité personnelle au niveau professionnel et l’engagement politique. Il ne faut pas mélanger ces choses.

En tant que représentant syndical, n’avez-vous jamais été approché par les socialistes ?

Si on m’avait dit il y a 30 ans que le Parti socialiste défendait les intérêts du peuple, j’aurais été totalement d’accord. Aujourd’hui, il y a encore des personnes au Parti socialiste, tant au Luxembourg qu’au niveau européen, qui défendent ces valeurs. Mais la majorité s’est laissé entraîner par le capitalisme, par la force du capital. Ils se sont laissé dépasser par tout ce qui nous arrive actuellement. Déi Lénk, c’est en quelque sorte le parti des socialistes déçus par les partis socialistes.

Justement : pourquoi déi Lénk ?

Dans la politique actuelle, je vois que déi Lénk est le seul parti de gauche qui puisse encore défendre ce qui est défendable. Ce qu’on est train de voir en Europe, le démantèlement social, la précarité du travail, la mise en question même du droit du travail, m’a poussé dans cette direction. Je tiens à préciser que je ne suis pas membre de déi Lénk depuis longtemps. Mais ça ne veut pas dire que je ne partageais pas les valeurs de déi Lénk avant, et que je n’étais pas sympathisant. Du moment que vous partagez les valeurs et les idées d’un parti, ce n’est pas la carte de membre qui change quoi que ce soit. J’ai pas mal d’amis et de collègues qui sont membres du Parti socialiste et qui, pourtant, ne sont pas du tout d’accord avec la politique de leur parti.

« Nous, les Portugais, les travailleurs du bâtiment, on reconstruit l’Europe depuis longtemps . »

Le mot d’ordre de votre campagne électorale est « Reconstruire l’Europe ». Pourquoi faudrait-il la reconstruire ?

De toute façon, nous, les Portugais, les travailleurs du bâtiment, on reconstruit l’Europe depuis longtemps ! Partout où on est, même si ça a beaucoup changé ces dernières années, beaucoup de Portugais travaillent dans le bâtiment. Sinon, ce que l’on veut dire par ce slogan, c’est qu’on ne peut pas continuer dans cette voie. Aujourd’hui, nous sommes en train de déraper complètement de ce qui était le but de cette Europe. Le but, c’était de protéger les citoyens. Aujourd’hui, on ne protège que le capital. On a oublié l’essence de l’Europe. Dans la situation actuelle, si on continue sur ce chemin, plus personne ne croira en l’Europe. Déjà maintenant, beaucoup de gens n’y croient plus. C’est pour ça qu’il faut reconstruire les idées, les fondements mêmes de l’Europe. Il faut faire quelque chose, on ne peut pas continuer comme ça. Même au Luxembourg, il y a déjà presque la moitié des gens qui ne croient plus en l’Europe !

« Moi, je suis anticapitaliste, mais je ne veux pas abolir le capital, je veux le redistribuer. »

Plus concrètement, comment voulez-vous reconstruire l’Europe ?

L’Europe, telle qu’elle est actuellement, avec ses contraintes budgétaires, ne peut pas fonctionner ! Il faut créer une Europe solidaire ! C’est insupportable de mettre des pays en difficulté, de les obliger à se serrer la ceinture, au profit d’autres pays qui, eux, ont profité de l’Europe pendant longtemps. Pensez à l’Allemagne qui, il y a sept ou huit ans, dépassait tout le temps le déficit budgétaire autorisé. On a dit aux pays du Sud : il faut dépenser de l’argent, il faut acheter, il faut s’endetter. On s’est endettés, on vivait avec l’argent des autres. Et maintenant qu’on est en difficulté, il faut rendre l’argent. Sauf que c’est impossible de payer des dettes quand le pays ne produit pas. On pousse ces pays dans la misère ! Au Portugal, ou en Grèce, des générations entières sont sacrifiées. C’est pour ces raisons qu’il nous faut une Europe solidaire.

Vous ne voulez donc pas sortir de l’Union européenne ? Ni de l’euro ?

Sortir de l’Union européenne, ce n’est plus faisable. Sortir de l’euro, ça serait un danger. Bien que, si ça continue comme aujourd’hui, il y a des risques que l’euro tombe. L’adhésion de certains pays à la monnaie unique était prématurée, l’économie de ces pays n’était pas prête pour passer à l’euro. Après, il ne faut pas oublier les aspects positifs de l’Europe. On a eu la paix pendant beaucoup d’années, beaucoup de pays comme, encore une fois, le Portugal, la Grèce, l’Espagne, se sont beaucoup développés avec l’euro. Le problème est que ces pays étaient poussés à dépenser de l’argent, à construire, à s’endetter encore plus. On a construit une autoroute à côté de l’autre, on a fait n’importe quoi avec l’argent. Aujourd’hui, ils sont surendettés. Il y a des pays qui pourraient encore se permettre de sortir de l’Union. La Grande-Bretagne par exemple, qui est entre les deux et qui ne fait partie de l’Europe que quand ça l’arrange. Mais il y a d’autres pays où ce n’est plus possible, et le Luxembourg en est le meilleur exemple.

Pensez-vous que votre parti a des chances réalistes d’avoir un siège au Parlement européen ?

Il faut toujours y croire ! C’est aux gens de décider? Quand on a tendance à dire que l’Europe va mal, qu’on ne croit plus en l’Europe, qu’il se passe des choses qui ne sont pas dans l’intérêt des citoyens, il faut se demander : qui a gouverné l’Europe ces dernières années ? Il est là le problème ! Il nous faut une alternative en Europe, pas une alternance ! Si les gens ne sont pas d’accord avec la politique de l’Union, il faut changer de politique. Il faut voter pour des partis qui pourraient le faire autrement. Si une vraie force de gauche gagne en voix, il faut la prendre en considération au niveau européen. Même sans gagner les élections, la gauche peut influencer la politique menée de par sa force.

« Je suis persuadé que les gens ne sont pas assez bêtes pour voter massivement pour ces solutions faciles ! »

Pourtant, on dirait plutôt que ce sont les partis de droite populiste, voire d’extrême droite, qui tirent profit de la situation actuelle?

Actuellement, les gens ne croient plus en la politique. Et puis, il y a des populistes, avec une rhétorique nationaliste, qui présentent des solutions simples. Regardez l’ADR au Luxembourg, avec leurs affiches « Moins d’Europe, plus de Luxembourg ». C’est facile, ça, et il y a des gens qui vont se laisser tenter par cela. Les gens se réfugient dans cette rhétorique nationaliste et populiste. C’est encore une fois toute la politique actuelle qui mène les gens vers ce type de radicalisme. C’est un danger pour l’Europe, mais je suis persuadé que les gens ne sont pas assez bêtes pour voter massivement pour ces solutions faciles !

Pourquoi les partis de gauche n’arrivent-ils pas à rassembler en ces temps de crise du capitalisme ?

Les partis de gauche ont du mal à faire passer des messages. Déjà, c’est une question de moyens. Les partis en place ont beaucoup plus de moyens pour faire de la propagande pour leur politique. Par rapport au capitalisme, il faut vivre avec le capital, mais il faut une redistribution de ce capital. Il faut faire passer ce message. Moi, je suis anticapitaliste, mais je ne veux pas abolir le capital, je veux le redistribuer. Aujourd’hui, on nous enlève de plus en plus de nos salaires, l’argent se concentre sur quelques dizaines de personnes. Le travail est de moins en moins valorisé. Il y a une minorité qui se fait de l’argent au détriment de la grande majorité. On ne peut pas permettre que des fortunes circulent à gauche et à droite sans être taxées. Moi, quand je gagne 2.000 euros, je suis taxé. Certains, qui gagnent beaucoup plus, échappent au fisc et ne payent pas de taxes. Et en plus, on leur offre la possibilité de ne pas payer. Il faut globaliser les taxes ! Si ce n’est qu’un pays qui le fait, les riches vont fuir vers un autre pays. C’est pour ça qu’il faut des solutions globales.

Déi Lénk a toujours été contre le cumul de mandats. Pourtant, sur vos listes figure Justin Turpel, qui est déjà député?

C’est quelque chose qui a suscité beaucoup de discussions lors du dernier congrès. A un certain moment, on a jugé bon de faire une exception à ce principe pour donner un peu de consistance à la liste. Finalement, je peux comprendre la décision, même si je ne suis pas tout à fait d’accord. Justin était prévu pour la liste depuis longtemps, puis il a eu son mandat de député, mais on a décidé de ne pas trop changer.

La candidature d’Alexis Tsipras pourrait-elle faire gagner des voix aux partis de gauche européens ?

J’espère que ça pourra un peu réveiller les gens en Europe. Je suis sûr qu’au niveau de la gauche, on va quand même un peu augmenter en voix. J’ai l’espoir que ça arrive. Si nous arrivons, au niveau du Luxembourg, déjà, à augmenter notre pourcentage et même à faire élire un député, ça serait formidable ! Aujourd’hui, j’ai surtout peur que la droite l’emporte. Ce ne serait pas bien du tout pour l’Europe.

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Chères lectrices, chers lecteurs,

Suite à la série « Débats à trois » avant les élections législatives, nous avons réussi à placer deux de nos candidat-e-s dans le gouvernement (Dan Kersch et Corinne Cahen). Dans une prochaine étape de notre conquête de l’hégémonie mondiale, nous allons tenter d’agrandir notre influence au sein du Parlement européen. C’est pourquoi, nous publions toutes les semaines une interview avec un-e candidat-e aux élections européennes, et ce jusqu’aux élections. Sachez que les interviewé-e-s ne sont en aucune sorte les favori-e-s de leur intervieweur respectif/intervieweuse respective, mais qu’ils ont été choisis selon leur utilité pour le lobby woxxéo-maçonnique.


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