JEAN SORRENTE: Ecriture faite à la main

Jean Sorrente, le dernier lauréat du prix littéraire Servais pour son roman „Et donc tout un roman“ (Editions Phi, 2002) nous a ouvert les portes de sa maison.

Jean Sorrente: „Un pseudonyme est l’invention d’une identité. Je deviens de plus en plus Sorrente“. (Photo: Christian Mosar)

woxx: Pourquoi Sorrente?

Jean Sorrente: Sorrente est l’endroit où Virgile a fait une offrande à la déesse Vénus, pour que celle-ci lui permette d’achever l’Enéide.

Mais ce n’est pas votre seul pseudonyme …

Non, j’en ai utilisé plusieurs quand j’écrivais des chroniques pour des journaux. En fait, un pseudonyme est l’invention d’une identité. Je deviens de plus en plus Sorrente.

Comment vous présenteriez-vous?

En tant qu’écrivain, ce qui m’intéresse c’est d’analyser le rapport entre la réalité et la fiction. La littérature signifie pour moi: mettre en lumière. Le mot final de mon dernier roman publié est „dévoilement“.

D’où vient votre intérêt pour la peinture?

La peinture m’a toujours intéressé. Elle est un art visuel, mais aussi musical. La question „Que représente-t-on?“ y est toujours présente.

Vous venez de recevoir le Prix Servais pour votre roman „Et donc tout un roman“. A quoi sert un tel prix?

Cela rendra attentifs des gens, qui ne seraient pas forcément intéressés par la littérature. Un prix peut favoriser l’intérêt des gens à la lecture. Au Luxembourg, la littérature n’est pas ancrée dans la culture, car il n’y a pas de tradition littéraire.

Que pensez-vous de l’enseignement de la littérature à l’école?

Ici, comme partout, on enseigne la littérature comme une chose du passé et on néglige le travail des écrivains actuels.

Mais vous êtes professeur de littérature française à l’Athénée de Luxembourg …

Non, je suis écrivain. Le professeur ne s’appelle pas Jean Sorrente. C’est typique au Luxembourg. En France on ne demanderait pas à Philippe Sollers ce que fait Philippe Joyaux! On pourrait croire que cela perturbe … où qu’il est rassurant de connaître l’état civil ou d’autres détails. On a même écrit à propos de moi „Jean-Claude Asselborn, alias Jean Sorrente“. A nouveau, on remarque qu’ici il n’y a pas de tradition littéraire.

Sur internet on peut lire que vous êtes un „écrivain luxembourgeois en langue française“ … Etes-vous d’accord avec cette définition?

Je ne sais pas, puisque ma famille est belge! D’ailleurs, pour être un écrivain de quelque part, il faut s’inscrire dans un contexte, ce qui n’est pas encore le cas pour le
Luxembourg.

Et pourtant, on parle plus de littérature luxembourgeoise maintenant qu’il y a vingt ans …

C’est vrai que depuis les dernières années le Luxembourg change d’une façon extraordinaire. On fait des efforts. Je trouve ça très beau et très bien, parce qu’il y a vraiment une volonté pour que ça existe.

Quand écrivez-vous?

Tous les jours. C’est mon métier.

Vous écrivez à la main ou avec ordinateur?

A la main, dans des cahiers. J’aime bien la relation physique avec le papier. Je ne prends l’ordinateur que lorsque le travail est fini. Et cela peut prendre des années. „Et donc tout un roman“, par exemple, était déjà écrit en 1995.

Quel est votre écrivain préféré?

Jean Sorrente!

Et vous jouez aussi du piano …

Oui, aussi tous les jours.

Votre pianiste préféré?

Michelangelo Michelangeli.

Votre compositeur favori?

Bach.

On connaît votre „passion“ pour Robert Brandy …

Je le connais depuis 1973. Cette année-là, j’ai écrit un article sur lui qui lui a plu. Depuis lors, nous sommes restés en contact. Je suis allé le voir en Provence. Nous nous écrivions plusieurs fois par semaine …

Qu’est-ce qui vous attire spécialement dans sa peinture?

Ce qui me paraît le plus impressionnant dans sa peinture, ce sont les toiles blanches qu’il a faites à la fin des années 70. Je crois que là, il pousse très loin la question de la représentation dans l’art abstrait, ainsi que la problématique support-surface. C’est dommage que Brandy n’ait pas encore été reconnu comme ce qu’il est: un grand peintre international. Ses peintures ont un caractère historique très fort.

Quelques mots sur votre dernier roman?

Il se situe dans les années 60 et 70. On y trouve plusieurs histoires superposées et mises en miroir. On raconte l’échec des utopies révolutionnaires des années 70 et, à travers cet échec, on voit aussi l’échec personnel des personnages, qui partent à la dérive, faute de certitudes.

Sera-t-il distribué en dehors du Luxembourg?

Je l’espère! Or, la distribution n’implique pas nécessairement la vente. En Belgique, on regarde plutôt vers la France et, en France, on remarque un certain protectionnisme et de l’arrogance envers ce qui provient du Luxembourg.

Est-ce que les „Journées de Mondorf“ ont des répercussions positives sur l’échange entre des écrivains de différents pays?

Probablement, mais cela n’a aucun effet chez les éditeurs!

Avez-vous été traduit?

Je viens d’être traduit en polonais et mes poésies sont traduites en anglais.

Vous, qui avez traduit de grands auteurs comme Rilke, que pensez-vous de la traduction des textes littéraires?

Tandis que l’oeuvre originale est intemporelle, la traduction est un travail très relatif et très daté. Elle est trop empreinte idéologiquement. On ne traduit pas au début du siècle dernier comme aujourd’hui et cela à cause des partis pris. Voilà une des difficultés de la traduction. Le langage de la traduction ne correspond pas à celui de l’oeuvre originale.

Si, dans les librairies on voit des clients consulter les nouveautés en français provenant de France, de Belgique ou du Canada, très rarement on trouve des lecteurs francophones qui s’intéressent à la production en français „made in Luxembourg“ …

En partie, ceci est dû à ce que l’outil médiatique fonctionne très peu. En fait, depuis le Prix Servais, j’ai été invité deux fois à la radio et je suis passé une fois à la télévision. Si j’exposais dans une galerie, ce serait différent. Concernant la littérature, il y a un travail qui n’est pas fait. Souvent, les écrivains doivent faire eux-mêmes toute la publicité pour leur travail …

Un passage de votre dernier roman vient d’être publié en traduction espagnole dans la revue „Abril“. Vous, qui avez été collaborateur d'“Estuaires“, comment voyez-vous le panorama des revues littéraires au Luxembourg?

Je ne peux pas dire grand-chose là-dessus, sauf que ces derniers temps on me demande de publier dans des revues en France, mais jamais ici.

Que préparez-vous maintenant?

J’écris une pièce de théâtre, je travaille sur un roman et sur un volume d’études et un volume de nouvelles qui paraîtra bientôt. Et il y a deux volumes d’études qui sont prêts, un sur la littérature et un autre sur l’art … Et si on s’arrêtait deux minutes?

(Et Jean Sorrente nous a montré sa bibliothèque, où il y a bien plus qu’un roman…)

Interview:
Paca Rimbau Hernández

Parmi les oeuvres publiées de Jean Sorrente: „La Visitation, carnets pour un roman“, Michel Frères, 1991; „Nuits“, roman, Phi, 1994, prix Tony Bourg; „Le vol de l’aube“, roman, Phi-XYZ, 1995, Prix de la Libre Académie de Belgique; „Les colonnes de Vincent Gagliardi“, Simoncini, 1996; „Scolies“, Phi, 1999; „Petit livre d’oraisons & 5 Elégies à Luxembourg“, poèmes, Phi, 2001; „Et donc tout un roman“, Phi, 2002.


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