JAZZ: Boston, New York, Luxembourg: parcours parfait?

Après six années passées aux Etats-Unis, le guitariste David Laborier est revenu au pays où il s’est directement placé en pole-position des gratteurs sans avoir dû trop forcer.

„Why Not“, „Jungle Juice“, „Galliver“, et puis le jazz … Les musiciens de rock luxembourgeois regrettent amèrement la métamorphose de David Laborier en un instrumentiste de jazz qui privilégie les sonorités nettes. Alors, plus jamais de guitare distordue?

„Je refais parfois du rock: l’année passée, j’ai joué en avant-programme des ‚Scorpions‘ au Knuedler, sous la direction de Gast Waltzing. Mais le jazz est la musique que j’affectionne. Je n’ai vraiment découvert cette musique qu’aux Etats-Unis. Après une année d’initiation au jazz au Conservatoire de Luxembourg, j’étais parti là-bas pour me perfectionner dans le rock. Et puis je me suis rendu compte des libertés qu’offre le jazz. Quand j’ai compris que l’on peut jouer un morceau différemment selon les jours et selon l’humeur, ma passion s’est réveillée. J’ai d’abord été influencé par des guitaristes comme Metheny, Scofield ou Abercrombie, pour passer ensuite à des modèles plus „classiques“ comme Wes Montgomery, Grant Greene, Tal Farlow, Kenny Burrell ou Charlie Christian.“

En 1999, David Laborier a obtenu le diplôme de „bachelor of music“ à la réputée „Berklee School of Music“ à Boston, avant de migrer vers New York, où il a tenté une carrière parmi les milliers de musiciens de jazz qui s’y installent. Malgré des débuts prometteurs, il est revenu au Luxembourg en octobre 2001, juste après les attentats du 11 septembre.

„Je n’aime pas trop le système ultra-libéral américain. La vie y est dure pour les musiciens, les cachets maigres, les loyers exorbitants, et on n’a pas de couverture sociale. J’avais voulu connaî tre cette expérience, d’être musicien de jazz à New York. J’y ai donné des cours et j’ai joué pas mal de gigs, mais vu la précarité de cette situation, j’ai décidé de retourner en Europe, où il est plus facile de vivre en tant que musicien de jazz.“

Actuellement, David Laborier enseigne à l’Ecole de musique d’Echternach, ce qui lui permet de se consacrer à son activité de concertiste sans trop de soucis financiers.

„Sauf pour la poignée de musiciens de jazz qui parviennent à faire 200 gigs annuels, l’enseignement est une nécessité économique. Mais j’y prends aussi du plaisir, c’est une opportunité de faire passer la flamme aux jeunes. Et cela me permet de me concentrer sur mes projets. Je ne dois plus, comme à New York, accepter des boulots qui ne me plaisent pas.“

L’actualité de David, c’est son premier CD personnel, la carte de visite sonore nécessaire pour un musicien indépendant. Enregistré avec son trio régulier, ce CD est à ranger parmi les meilleures productions de jazz luxembourgeoises.

„Le trio avec Jean-Yves Jung à l’orgue Hammond et Jean-Marc Robin à la batterie me tient vraiment à coeur. La guitare fonctionne tellement bien avec l’orgue Hammond et j’adore cette instrumentation, qui était très à la mode dans les années `50 et `60. On cultive cette sonorité classique, pure et sans effets. Mais on ne veut pas pour autant jouer une musique rétro: au lieu de nous limiter au schéma classique thème-improvisation-thème, on travaille sur des structures plus élaborées ou plus ouvertes. Mais tout ce qui est organisation autour du trio constitue un gros travail: il faut envoyer des dossiers aux clubs et festivals, entretenir le site Internet, chercher des engagements, téléphoner et re-téléphoner aux organisateurs … Mon but est de faire jouer le trio régulièrement, au moins deux, trois fois par mois. Et je suis à la recherche d’un label pour avoir une distribution plus large du CD.“

David Laborier est aussi l’instigateur de la jam-session du mardi soir au bistrot „Liquid“ au Grund, qui connaî t un succès croissant.

„Je ne l’ai pas lancée, cette jam, elle existait déjà, mais c’était assez chaotique. Je l’ai structurée, en essayant d’avoir chaque mardi une „house-band“, c’est-à-dire au minimum un trio de base avec piano, basse et batterie qui assure la musique si des fois il n’y avait pas assez de participants, ou si la constellation des différents instruments ne permettait pas la constitution d’un groupe spontané. Histoire d’éviter qu’il n’y ait, par exemple, que des batteurs pour jouer, ce ne serait pas très pratique … Mais ces derniers temps, on connaî t un tel succès qu’on se demande même comment on va faire s’il y aura encore davantage de musiciens qui veulent y participer. On vient même de Metz et de Trèves les mardi soirs. Le moment le plus fort était quand l’orchestre de Maynard Ferguson s’est pointé au ‚Liquid‘ et a rejoint les musiciens locaux. Inoubliable!“

Cette jam est-elle parfaite, les locaux sont-ils vraiment adaptés?

„J’aime bien l’endroit, ce petit coin pittoresque et unique au fond du bistrot où se retrouvent les musiciens et le public qui veut être au coeur de l’action. Il y a maintenant une clientèle fidèle qui vient spécialement au ‚Liquid‘ pour la jam, avec beaucoup de jeunes qui commencent ainsi à se passionner pour le jazz. Il faudra, bien entendu, parfaire les conditions. J’ai reçu une petite subvention du Ministère de la Culture que j’utilise pour investir dans du matériel, un piano (d’occasion), éventuellement une sono. Moi-même, je fais cela à titre bénévole.“

Tous les mardis, sans rémunération! D’où vient cet altruisme inhabituel de nos jours?

„Par amour pour le jazz. Je souhaite que l’on arrive à instituer une vraie scène de jazz au Luxembourg, que les musiciens s’entremêlent et que la musique se diversifie. Il y a un grand potentiel de musiciens passionnés au Luxembourg, qui y trouvent un endroit pour s’exprimer. Ils n’ont pas tellement de lieux pour jouer, il y a bien des restaurants et des cafés qui programment occasionnellement du jazz, mais les endroits pour faire des concerts sont peu nombreux. Le pays est petit …“

Faut-il avoir un niveau minimum pour pouvoir enjamber la scène?

„En principe, tout le monde est admis. Bien sûr, il faut du courage pour se jeter à l’eau en présence d’un public attentif et des autres musiciens. Mais personne ne doit avoir peur de se ridiculiser. On n’exige pas des musiciens qu’ils brillent à tout prix. Ce qui est bien plus important, c’est l’interaction, la faculté d’écoute vis-à-vis des autres.“

David Laborier a réalisé le rêve de tout musicien: sortir de notre petit pays. Le voilà revenu, apparemment sans regret.

„Je me sens bien avec les musiciens que je côtoie en Europe. D’ailleurs, on en trouve qui sont excellents. Et je peux parfaitement viser plus loin tout en étant basé au Luxembourg.“

Ce qui semble lui réussir, comme le témoigne cette critique de son CD sur le site Internet américain „http:// www. allaboutjazz.com“ – une référence dans le genre -, où le journaliste s’étonne de la qualité du jazz en Europe: „Yet another testament to the internationality of jazz, its diversity, and the vibrant place it maintains abroad, particularly in Europe, the David Laborier Trio’s self-titled release presents the work of three Luxumbourg (sic) based musicians … a fine debut which shows promise of more to come.“


Kriteschen an onofhängege Journalismus kascht Geld - och online. Ënnerstëtzt eis! Kritischer und unabhängiger Journalismus kostet Geld - auch online. Unterstützt uns! Le journalisme critique et indépendant coûte de l’argent - en ligne également. Soutenez-nous !
Tagged . Bookmark the permalink.

Comments are closed.